Aléas naturels et sociétés, une question de « RISK »

Andy Combey, Doctorant CDP RISK@UGA (ISTerre, Grenoble), Université Grenoble Alpes (UGA), Aurélie Peillon, Doctorante en ergonomie, Université Grenoble Alpes (UGA), Maria Hagl, Psychologue, Université Grenoble Alpes (UGA), Mampionona Rakotonirina, Doctorante, AE&CC - CRAterre, CDP Risk@UGA, Université Grenoble Alpes (UGA), and Diego Cusicanqui, PhD student CDP RISK@UGA (IGE-EDYTEM, Grenoble), Université Grenoble Alpes (UGA)
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Grenoble. Author provided

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science 2020 (du 2 au 12 octobre 2020 en métropole et du 6 au 16 novembre en Corse, en outre-mer et à l’international) dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Planète Nature ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

11 mars 2011, un puissant tremblement de terre survient dans la région de Tōhoku au Japon et génère un des plus importants tsunamis de l’histoire du pays. La catastrophe locale qui entraîne la mort de milliers de personnes et cause des dégâts matériels considérables devient très vite un sujet de préoccupation mondiale avec la surchauffe des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Les répercussions écologiques, économiques, sociales et sanitaires, encore perceptibles aujourd’hui, illustrent de façon crue la vulnérabilité croissante de nos sociétés interconnectées et globalisées face aux risques naturels.

Le risque naturel se définit communément comme la conjonction et le produit de deux composantes : tout d’abord l’aléa, la probabilité qu’un phénomène naturel survienne et entraîne des perturbations, et la vulnérabilité : mesurée par le degré et les conditions d’exposition des installations humaines face à ce même événement.

Le risque naturel correspond donc à un degré de menace (pertes humaines et/ou dégâts matériels) pesant sur les sociétés humaines. Dans le cas où l’aléa adviendrait dans une région particulièrement vulnérable, le risque peut engendrer des perturbations suffisantes pour être désignées sous le terme de catastrophe.

Parer convenablement à cette éventualité exige désormais le recours à des approches quantitatives. Les récents développements de l’imagerie satellite, de l’instrumentation géophysique ou encore des modélisations numériques ont en effet conduit à de nets progrès dans la caractérisation des aléas et l’évaluation des principaux facteurs de vulnérabilités. Malgré l’intérêt fondamental de ces données chiffrées, le risque est aussi question de perception, d’organisation sociale et de gouvernance qui requièrent parfois, sinon souvent, une approche qualitative.

Comment les populations perçoivent-elles et se comportent-elles face aux risques qui les entourent ? À partir de quand juge-t-on un événement « dangereux » et le considère-t-on comme une menace pour la population concernée ? Comment s’organisent les populations et les organisations pour mitiger, prévenir, préparer et gérer les risques et les catastrophes ? Au sein de nos sociétés modernes complexes et globalisées, il est indispensable de mettre en œuvre des approches innovantes permettant de faciliter le dialogue entre les tenants de ces deux « philosophies ». C’est ce que l’on étudie dans notre projet de recherche (RISK@UGA) en regroupant des spécialistes issus d’horizons académiques divers.

Grenoble : un laboratoire des risques naturels

La ville de Grenoble dans laquelle s’inscrit ce projet constitue un cadre particulièrement propice à l’analyse du risque naturel. Au cœur des Alpes, la métropole grenobloise fait face à un environnement qui concentre un très grand nombre et une très grande diversité d’aléas naturels, dont la sévérité va très probablement s’accroître avec le changement climatique. Les conséquences matérielles et humaines de certains risques constituent d’ores et déjà des problématiques de premier plan pour la région alpine. Tandis que 13 personnes ont perdu la vie dans les Alpes à la suite d’avalanches pour la seule saison 2018/2019, les chutes de pierre pèsent copieusement dans les budgets départementaux.

<span class="caption">La relation face au risque naturel varie selon les acteurs considérés (société civile, expert, observateur ou preneur de décision).</span> <span class="attribution"><span class="license">Author provided</span></span>
La relation face au risque naturel varie selon les acteurs considérés (société civile, expert, observateur ou preneur de décision). Author provided

Glissements de terrain, crues, avalanches, séismes, éboulements… le milieu alpin apparaît particulièrement hostile et adverse à l’installation de sociétés humaines, qui ont pourtant su s’y implanter et s’y acclimater depuis plusieurs siècles. Ces dernières ont très rapidement réalisé qu’il était impossible d’éliminer les aléas mais qu’il était possible de s’y adapter et/ou d’en réduire les effets néfastes. Le développement économique croissant des écosystèmes de montagne et la maintenance des infrastructures existantes (tourisme de montagne, industries lourdes, infrastructures hydroélectriques) accroissent cependant la vulnérabilité des populations et nécessitent de repenser profondément nos modes de vie, nos techniques de construction, nos comportements ainsi que nos politiques publiques et chaînes de décision.

Gérer le risque : une approche interdisciplinaire

Les recherches menées par les doctorants du projet RISK ont pour objectif de promouvoir de nouvelles façons de concevoir le risque naturel d’un point de vue interdisciplinaire, que celui-ci affecte des régions lointaines (séismes au Pérou, Liban, Népal et en Haïti) ou des territoires alpins plus proches (risque avalancheux en station de ski, glissements de terrain dans le Trièves, glaciers rocheux en Vanoise et Oisans, etc.).

Quelles que soient les régions affectées, évaluer, anticiper et minimiser le risque naturel requiert une vision globale et suppose un recours à des techniques variées. Nos recherches mettent simultanément en œuvre des outils d’identification des risques, des méthodes de monitoring permettant une surveillance des zones à risque (images satellite, photogrammétrie, base de données), des dispositifs de prévision et de maintenance (modélisation mathématique, modèles bayésiens, réseau de Petri, table vibrante) ainsi que (iv) des études des comportements humains (modèles multiagents, entretiens/questionnaires, interfaces informatiques pour la prise de décision, analyse des chaînes de décision).

Le glissement de terrain de l’Harmalière, cas emblématique de risque naturel dans les environs de Grenoble, est un terrain d’étude du CDP RISK. Régulièrement surveillé, le glissement fait l’objet, d’une part, de modélisations mathématiques et géophysiques tenant compte de nombreux paramètres (données satellite, GPS, conditions météo). La dynamique du glissement ainsi estimée peut alors être affinée en recourant aux témoignages de la population locale. D’autre part, prévoir le risque nécessite d’identifier les facteurs de vulnérabilité pour la population concernée et donc l’importance que revêt ce phénomène naturel pour les habitants de la région, au travers d’entretiens et de questionnaires. Conjuguer et faire dialoguer « capteurs » électroniques et humains, c’est tout l’enjeu de l’approche interdisciplinaire de RISK.

<span class="caption">Situé au sud de Grenoble, le glissement de terrain de l’Harmalière symbolise l’approche interdisciplinaire du projet RISK en milieu alpin.</span>
Situé au sud de Grenoble, le glissement de terrain de l’Harmalière symbolise l’approche interdisciplinaire du projet RISK en milieu alpin.

Plus généralement, gérer le risque implique le déroulement d’une chaîne opératoire précise et sans cesse renouvelée que l’on dénomme communément le cercle de la gestion du risque. Différentes étapes composent ce cycle : les phases de prévention et de préparation, la phase de réponse et de rétablissement et enfin la phase d’atténuation des risques à venir. Par l’intermédiaire des onze thèses, RISK prétend aujourd’hui couvrir toutes les dimensions de la gestion du risque.

Mieux comprendre le risque pour mieux l’accepter et mieux le gérer

Héritage d’une longue tradition philosophique européenne, l’idée d’un dualisme Homme/Nature est encore très répandue dans nos sociétés occidentales. Les caprices de la nature représentent ainsi une véritable menace pour nos sociétés, qui tentent par tous les moyens de s’en prémunir, à l’aide notamment d’importants investissements et de lourds aménagements de protection. Le risque naturel peut toutefois être considéré comme un élément indissociable de notre existence et un élément fondamental de notre relation à l’environnement. Le véritable enjeu n’est donc pas d’élaborer des mécanismes toujours plus sophistiqués pour nous protéger de la nature mais plutôt de mieux appréhender ses aléas afin de s’y adapter.

Le projet RISK vise alors à mieux comprendre les différentes facettes des aléas et des risques naturels qui menacent nos sociétés. En identifiant les facteurs qui nous rendent vulnérables, les études de gestion des risques permettront de mieux cohabiter avec cette éventualité et de penser des territoires plus résilients.

Enfin, RISK, par l’intermédiaire de recherches interdisciplinaires, vise à faire collaborer le milieu académique et les preneurs de décision. L’« expert » a, plus que jamais, un rôle à jouer dans la sensibilisation des populations et des politiques et ceci passera par une meilleure interaction et un meilleur dialogue entre les différents acteurs.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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Ce travail a bénéficié d&#39;une aide de l&#39;Etat gérée par l&#39;Agence Nationale de la Recherche au titre du programme Investissements d&#39;Avenir portant la référence ANR-15-IDEX-02 (programme &quot;CDP RISK@UGA&quot;).