Après les flammes : l’autre combat des agriculteurs « Je ne souhaite même pas ça à mon pire ennemi »

·5 min read

Compton — L’incendie du 30 octobre 2011 qui a emporté la bergerie et les 700 bêtes d’Alain Dion a marqué le début d’un véritable « enfer » pour celui-ci. Presque dix ans après avoir vu le projet de sa vie s’envoler en fumée, le producteur a pansé une partie de ses blessures, mais plus jamais il ne prendra à la légère cette menace qui plane sur la tête de tous les agriculteurs.

C’est dans cet esprit que le producteur a accepté de raconter son histoire à La Tribune : éviter à quiconque de goûter à une telle détresse.

« Je ne souhaite même pas ça à mon pire ennemi. Je ne suis plus le même homme aujourd’hui », confie le cinquantenaire, dont l’entreprise de production de viande d’agneau et de brebis de reproduction, A.S. Kamadra, avait remporté le prix « Entreprise ovine de l’année en démarrage » en 2002.

Avec les années et du soutien psychologique, la colère a surtout laissé place à la gratitude de toujours exercer le métier qui le passionne. Mais si la simple mention de la perte de ses bêtes fait remonter des souvenirs d’une violence inouïe, l’amertume est toute aussi vive lorsque vient le moment d’aborder la question des assurances.

« On m’a traité comme un criminel, déplore avec émotion celui qui préfère taire le nom de l’assureur qui lui a imposé un polygraphe, à l’époque.

« C’est très difficile quand on vit une épreuve comme ça. S’ils vivaient ce qu’ils font vivre aux agriculteurs, ils comprendraient peut-être qu’ils manquent un peu de cœur. On pourrait faire plein d’autres métiers qui seraient beaucoup plus payants, mais nous, les agriculteurs, on fait ça par passion. On accepte de travailler sept jours semaine avec le stress du foin, des agnelages, etc. Il faut être fou pour faire ce métier-là! L’essentiel d’un pays, c’est d’avoir de la nourriture pour nourrir son peuple sans dépendre des autres pays. »

Finalement, l’assureur a reconnu que M. Dion n’était pas en faute, mais il aura tout de même été source de nombreux stress, plaide le producteur, qui compose d’autant plus avec la réalité d’être analphabète.

La responsabilité du producteur

« Le défaut de tous les agriculteurs et de tous les citoyens, c’est qu’on fait confiance à 100 % à son assurance, poursuit-il. On se dit qu’ils sont censés tout connaître. Mais évaluer une maison, ce n’est pas la même chose qu’évaluer la valeur d’une ferme. Le conseil que j’ai à donner, c’est que le producteur a une part de responsabilité là-dedans. Celle d’engager quelqu’un de spécialisé pour évaluer les bâtiments selon sa production pour s’assurer d’être bien protégé ». fait valoir M. Dion.

Par exemple, M. Dion attribuait une grande valeur à son troupeau composé de moutons Romanov et de F1, soit des femelles issues d’une génétique finement développée. Une valeur qui ne figurait cependant pas dans le contrat.

« J’ai trouvé ça cruel qu’on me demande de sortir les papiers d’enregistrement de chacune de mes bêtes, pour finalement me verser 100 000 $ de moins que ce qu’elles valaient. C’est comme s’ils les avaient jetés à la poubelle. »

Soupçonné également d’avoir été provoqué intentionnellement l’incendie, M. Dion conseille d’autant plus aux producteurs de se doter de systèmes de surveillance. Outil qui lui aurait épargné de pénibles dédales administratifs, songe-t-il, toujours blessé par le traitement reçu.

Vendre ou rebâtir

À la fin du compte, M. Dion estime avoir perdu l’équivalent d’un million, une fois l’indemnisation versée pour ce qui devait couvrir les bâtiments, les animaux, la machinerie et les réserves de foin qui avaient brûlé. Un écart qui l’a convaincu de vendre la maison et le terrain de la ferme et repartir à neuf un peu plus loin, sur la terre qu’il avait acquise en prévision de sa retraite.

« Si je m’endettais d’un million pour reconstruire, je faisais faillite. En production, ça ne rapporte pas assez. Le pire, c’est que ça faisait deux ans que je disais à mon agent d’assurances que je voulais faire monter la valeur de ma ferme, que je n’étais pas assez assuré. Il ne le faisait pas. »

Quatre ans et demi de procédures ont également été nécessaires pour régler le montant de l’indemnisation en ce qui concerne les revenus agricoles perdus, témoigne-t-il. Le chèque qu’a finalement encaissé l’agriculteur essoufflé ne représentait que la moitié de son évaluation personnelle.

Aujourd’hui, en compagnie de sa conjointe Christiane Roberge, qu’il a rencontrée peu après l’incendie, le producteur est à la tête de ce qui est « né des cendres » d’A.S. Kamadra : la ferme Paradis de l’agneau. Malgré une commotion cérébrale survenue à la ferme il y a quelques années et qui a lourdement affecté sa qualité de vie, celui-ci continue de se laisser guider par la passion et de se considérer choyé par la vie.

« Mes parents m’ont toujours dit que je ne ferais rien de bon dans ma vie. Pour un homme qui n’est pas instruit, je suis fier de ce que j’ai bâti. »

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local, La Tribune