À Arles, retour sur la fouille et l’étude de la maison de la Harpiste

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<span class="caption">Dégagement de la paroi en place.</span> <span class="attribution"><span class="source">R. Benali MDAA</span>, <span class="license">Fourni par l&#39;auteur</span></span>
Dégagement de la paroi en place. R. Benali MDAA, Fourni par l'auteur

Cet article est publié dans le cadre de la prochaine Fête de la science (qui aura lieu du du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 15 novembre 2021 en outre-mer et à l’international), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème : « Eureka ! L’émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

À Arles, les recherches réalisées sur la maison romaine de la Harpiste, dont le nom est inspiré par l’une des figures représentées sur ses murs peints, jettent un éclairage nouveau à la fois sur l’histoire de la ville antique et sur la diffusion des techniques de construction. Elles livrent aussi des décors peints uniques en France.

De la découverte sur le terrain aux études réalisées en laboratoire, les archéologues poursuivent leur travail avec minutie et patience, conscients à chaque étape d’avoir entre les mains un formidable objet de recherche et un rare patrimoine.

Le cadre de l’intervention

En avril 2013, les archéologues du musée départemental interviennent dans le cadre d’une fouille d’urgence sur le site municipal dit de la Verrerie implanté en rive droite du Rhône. Ce site avait révélé trente années auparavant de luxueuses maisons urbaines (domus) de la fin du IIe s. de notre ère, décorées de mosaïques dont certaines sont aujourd’hui présentées au musée. Le but de l’opération archéologique est alors de documenter les domus mises au jour précédemment et de réaliser quelques sondages avant que le terrain ne soit remblayé. Un des objectifs scientifiques est de mieux comprendre la genèse de ce quartier en tentant d’atteindre les niveaux archéologiques les plus anciens.

<span class="caption">Fouille de l’<em>atrium</em> de la maison de la Harpiste en 2017.</span> <span class="attribution"><span class="source">M.-P. Rothé/MDAA-Inrap</span>, <span class="license">Fourni par l'auteur</span></span>
Fouille de l’atrium de la maison de la Harpiste en 2017. M.-P. Rothé/MDAA-Inrap, Fourni par l'auteur

Un premier sondage

En septembre 2013, l’équipe réalise un sondage dans une tranchée d’épierrement où l’on peut observer la succession des niveaux archéologiques. Ils ont alors la surprise de découvrir que la domus d’Aiôn (fin IIe s. de notre ère), fouillées dans les années 1980, scelle une maison plus ancienne (Ier s. avant notre ère) dont les murs conservent des peintures, sur 1 m de hauteur et dans un remarquable état.

Les fresques, observées en coupe et dégagées sur une quinzaine de centimètres, livrent à nouveau, 2000 ans après leur enfouissement, toute la vivacité de leurs couleurs chatoyantes. Le rouge vermillon (issu du cinabre), pigment parmi les plus coûteux du monde romain, retrouve alors son incroyable éclat. Cette découverte provoque d’autant plus l’enthousiasme de l’équipe que le musée départemental Arles antique, riche de ses 1700 objets exposés, ne possède alors aucune peinture. Confrontés à des vestiges de décor qui leur sont alors inconnus, les archéologues contactent un toichographologue, spécialiste des peintures murales d’époque romaine.

Pour le chercheur spécialiste, les premières photos des quelques centimètres d’enduits déjà dégagés suffisent à percevoir l’importance de la découverte. Au-delà d’une émotion liée à l’instant où l’objet se révèle, le scientifique est surtout enthousiaste à l’importance de la découverte pour ce qu’elle peut apporter à sa discipline et pour les avancées scientifiques qu’elle permettra. D’emblée la présence de cette peinture, potentiellement conservée sur une surface conséquente, apparaît comme importante et le rapport de l’opération pointera tout particulièrement le potentiel scientifique et patrimonial de ce site.

La fouille programmée, le travail de terrain

Entre 2014 et 2017 une opération archéologique programmée intégrant l’étude des peintures est mise en place sous la direction du musée départemental Arles antique avec le partenariat de l’Inrap. Qualifiées d’indispensables par la commission interrégionale de la recherche archéologique, les fouilles livrent des résultats au-delà des espérances de l’équipe, bien que la maison de la Harpiste ne soit fouillée que sur une surface limitée (105 m2).

Le remblai scellant cette maison est plus riche d’enseignements qu’escompté.

Au lieu d’un niveau vierge de mobilier attendu au regard du sondage réalisé en 2013, c’est une couche de destruction riche en matériel qui est mise au jour dès 2014.

Elle recèle les éléments issus de l’effondrement du rez-de-chaussée, mais également de l’étage dont une majeure partie des décors peints qui ornaient les murs. Le potentiel scientifique est évident avec des milliers de fragments de peintures recueillis dans 800 caisses, qui laissent espérer un remontage particulièrement conséquent.

<span class="caption">Découverte du premier visage en 2015.</span> <span class="attribution"><span class="source">M.-P. Rothé/MDAA-Inrap</span>, <span class="license">Fourni par l'auteur</span></span>
Découverte du premier visage en 2015. M.-P. Rothé/MDAA-Inrap, Fourni par l'auteur

Ce recouvrement du site a favorisé la préservation de peintures en place sur les murs de deux pièces mitoyennes sur une longueur allant jusqu’à 4,60 m. À ces peintures encore en place s’ajoutent les parties supérieures effondrées en milliers de fragments. L’ensemble apparaît donc très vite comme un des plus complets jamais mis au jour en France pour des décors de deuxième style pompéien.

Plonger dans l’ambiance d’une riche maison romaine

Durant les trois années de fouilles, une part importante de l’opération est donc consacrée au dégagement, à la documentation et au prélèvement des peintures. Étudiants et archéologues, qui découvrent souvent pour la première fois ce type de vestige, se laissent facilement émerveiller par la vivacité et la finesse des motifs qui réapparaissent sous leur gangue de terre. La force du décor est de permettre à chacun de se replonger très facilement dans ce que pouvait être l’ambiance d’une riche maison romaine. Pour le spécialiste aguerri à la fouille des peintures, le geste est plus habituel, plus banal, mais l’enthousiasme n’en est pas moins grand. La conscience, dès la découverte, de travailler sur un ensemble exceptionnel, est une source de motivation sans pareille.

Au fil des campagnes de fouilles, les découvertes vont crescendo. Après l’exploration, en 2014, d’une première pièce qui livre un riche décor à imitation d’architecture et de placages de marbres très colorés, la fouille de 2015 met au jour, dans la pièce voisine, un nouveau décor de deuxième style.

Rapidement, on exhume des fragments appartenant assurément à des parties de personnages de grande taille, nus ou vêtus… avant que les premiers visages n’apparaissent. Outre l’impact toujours réel de la représentation figurée sortant de terre, du visage à la fraîcheur improbable qui se révèle deux mille ans après son enfouissement, ce décor constitue d’emblée, pour les chercheurs, une découverte sensationnelle. C’est en effet la première fois qu’un décor figuré de deuxième style est mis au jour en France où seules les représentations architecturales sont jusqu’alors connues. La harpiste sera identifiée quelque temps plus tard lors du lavage des fragments et des premiers remontages complétant cette plaque.

<span class="caption">Visage féminin en cours de remontage.</span> <span class="attribution"><span class="source">J. Boislève/Inrap-MDAA</span>, <span class="license">Fourni par l'auteur</span></span>
Visage féminin en cours de remontage. J. Boislève/Inrap-MDAA, Fourni par l'auteur

Les études, découvertes en laboratoire

Après le travail sur le terrain, la recherche se poursuit en laboratoire où les spécialistes de chaque catégorie de mobilier sont sollicités : céramologue, numismate, architecte, palynologue ou, toichographologue, géomorphologue. Chacun d’eux concourt à la compréhension de cette maison.

Ainsi, l’étude céramologique permet de remettre en cause l’hypothèse selon laquelle l’occupation de la rive droite du Rhône est consécutive à la création de la colonie romaine en 46 avant notre ère. Les milliers de tessons de céramique recueillis dans la maison permettent de dater sa construction entre 70 et 50 avant notre ère, révélant une occupation précoce en rive droite du Rhône, jusqu’à présent présumée vierge de construction à cette période.

L’analyse de l’architecture livre également son lot de surprises car les techniques de construction de cette maison ne seront largement diffusées en Gaule qu’à partir des années 30 avant notre ère : murs maçonnés, tuiles, sol d’étage en briquettes disposées en épis (opus spicatum)… Ces éléments indiquent que le propriétaire des lieux a fait venir d’Italie des artisans et des matériaux, reflétant le niveau de vie élevé du maître des lieux tout en soulevant la question épineuse, et non résolue, de son identité. S’agit-il d’un haut dignitaire ou d’un négociant, la question reste encore ouverte.

L’étude des enduits peints, toujours en cours, apporte aussi son lot de connaissances et de surprises. Le lavage, puis le réassemblage patient et minutieux des milliers de fragments font renaître de jour en jour des pans entiers du décor de chaque pièce.

Dans la première salle étudiée, la compréhension totale de l’ornementation est ainsi acquise. Elle montre une composition qui scinde la pièce en deux espaces, formant une antichambre et une alcôve qui soulèvent l’hypothèse d’une chambre ou d’une salle à manger, avec l’emplacement dévolu au lit ou aux banquettes. Les motifs se précisent aussi au-delà de ce que nous avions aperçu lors de la fouille. Ici une variété d’imitations de marbres finement réalisées, là une petite frise figurée qui montre une scène d’amours chasseurs au milieu de lions ou d’autres animaux mythologiques.

Le travail du toichographologue connaît des étapes clés. La première satisfaction est de parvenir à comprendre l’organisation générale du décor sur la base des plaques remontées, de plus en plus complètes. L’enjeu est ensuite de parvenir à des recompositions suffisamment grandes pour espérer connaître de façon très précise l’architecture de la pièce. Et l’ensemble arlésien apporte de ce point de vue une entière réussite puisqu’après des mois de travail, un mur complet est assemblé. La hauteur sous plafond est connue, tout comme l’emplacement précis de la porte et même celui d’une fenêtre insoupçonnée.

<span class="caption">Les plus grandes plaques recomposées sont soigneusement installées dans des bacs à sable.</span> <span class="attribution"><span class="source">R. Bénali/Inrap-MDAA</span>, <span class="license">Fourni par l'auteur</span></span>
Les plus grandes plaques recomposées sont soigneusement installées dans des bacs à sable. R. Bénali/Inrap-MDAA, Fourni par l'auteur

Ces peintures dont l’étude s’achèvera en 2023 seront ensuite restaurées avec pour objectif de reconstituer le volume de deux des pièces de cette maison en y intégrant les fresques, les seuils et les sols prélevés lors de la fouille. Ce projet novateur permettra au visiteur – d’ici quelques années – de contempler toute la splendeur de ces peintures bimillénaires et de s’émerveiller à son tour en replongeant dans ce qu’était la décoration intérieure d’une maison appartenant aux plus hautes élites de la cité romaine.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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