Assureur-assuré : où va l’argent ?

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Sherbrooke — Les temps sont loin d’être prospères pour les assureurs agricoles. Tandis que les agriculteurs s’inquiètent devant des hausses de primes importantes et des refus de renouvellement, le plus important assureur agricole du Québec, le Groupe Estrie Richelieu, déplore un déficit de 13,4 M$ entre 2016 et 2019 en ce qui concerne ses opérations. Où est l’équilibre ?

Même si l’année 2020 aura été plus clémente en termes de réclamations de sinistres, la moyenne de profit des cinq dernières années demeurera bel et bien négative chez cette mutuelle d’assurances, confie Stéphane Bibeau, son président.

La première cause nommée : quinze longues années de marché « mou » et de prix compétitifs, jusqu’à ce qu’on atteigne le fond, en 2018. « L’ensemble des assureurs au Canada, toutes lignes confondues, ne faisaient qu’un demi-pour cent de profit d’opérations », mentionne M. Bibeau.

Aujourd’hui, l’heure est alors à la rareté de la compétition et au redressement des portefeuilles dans le monde des assurances agricoles. À cela s’ajoute un environnement de placement très peu rentable, de même qu’une concentration de la production dans une poignée de fermes qui augmentent en valeur. Résultat? Le besoin de capital est criant, particulièrement après une année de sinistres multiples comme 2019.

« Si on veut dédommager des incendies, il faut avoir de l’argent en banque, plaide M. Bibeau. C’est assez simple. Il faut qu’on arrive au moins à zéro. Et nous, on n’a même pas d’actionnaires. On ne fait pas un budget en vue de faire un profit faramineux. »

Pommes pourries

Mais comment en arrive-t-on à refuser d’assurer un agriculteur ?

Tout d’abord, le demandeur doit respecter quatre obligations chez Groupe Estrie Richelieu, répond M. Bibeau : assurer des biens qui sont correctement entretenus, ne pas posséder de dossier criminel, ne pas présenter un dossier impliquant des causes de responsabilité civile qui dépassent les produits offerts par l’assureur (NDLR par exemple des activités d’agrotourisme) et ne pas avoir trop de réclamations à son actif.

« Ce n’est pas parce qu’on est méchants, c’est une question d’équité. On veut assurer tout le monde et on ne veut pas en assurer moins qu’avant, mais chaque année, on a des gens qui essaient de nous frauder. Est-ce que l’agriculteur honnête veut qu’on les paie ? La réponse est non. L’UPA nous demande de prendre les pommes pourries et de baisser le prix de tout le monde. Mais si je les prends, au contraire, il va falloir que toutes les autres pommes dans le panier paient plus cher pour compenser leurs réclamations », résume M. Bibeau.

Celui-ci affirme cependant que les refus de renouvellement sont « extrêmement rares » chez lui. « Soit il y a eu des problèmes au niveau de la reconstruction, c’est-à-dire des gens qui ont tiré sur la couverture et qui veulent qu’on paie des choses qui ne sont pas écrites dans le contrat, soit ce sont des gens qui sont sous-assurés, parce que c’est la responsabilité du producteur de s’assurer pour le bon montant. Cette personne-là qui nous poursuit et qui nous court après pour qu’on lui en donne plus, on ne la réassurera pas. »

Une décision gouvernementale à l’origine de hausses

Depuis trois ans, les primes d’assurances agricoles font sourciller les agriculteurs et l’Union des producteurs agricoles (UPA). Si le profit n’est pas au rendez-vous, où va cet argent ?

En fait, selon M. Bibeau, ces hausses n’ont été que des réflexes de survie, puisque depuis janvier 2019, les assureurs des domaines de l’agriculture et des pêcheries ont perdu l’exemption fiscale dont ils bénéficiaient depuis 1954. Un dur coup pour le Groupe Estrie Richelieu, qui a dû se traduire en augmentation de 15 % de la tarification de ses assurés entre 2019 et 2021.

Pourtant, celui-ci clame avoir sonné l’alarme à maintes reprises afin d’éviter ce dénouement.

« On avait averti tout le monde que si on perdait l’exemption, les assurances pour les agriculteurs allaient augmenter. On a contacté nos députés régionaux, Pierre Breton et François Bonnardel, de même que la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, et personne n’a rien fait ! On a averti l’UPA 16 mois d’avance pour qu’ils utilisent leur force de lobbying. Il n’y a rien eu. Et là, ils oublient qu’on les avait avertis. »

La ministre Bibeau affirme avoir été contactée à cet effet en 2019. « Depuis, j’ai été interpellée une seule autre fois sur le sujet. S’il s’avère que l’enjeu soit important pour les productrices et les producteurs, je m’attends à ce que leurs représentants documentent la situation et qu’ils la porte à mon attention afin que je puisse voir dans quelle mesure le gouvernement fédéral peut leur venir en aide », répond-elle, ajoutant qu’elle consacre beaucoup d’efforts à améliorer les programmes de gestion de risques qui offrent un filet de sécurité aux producteurs.

Et même si les trois dernières hausses ont été plus sévères, M. Bibeau rappelle que celles-ci ont été précédées d’importantes baisses. Entre 2013 et 2021, la tarification de la mutuelle n’a augmenté que de 5 %, avance-t-il, rappelant que les primes d’assurances sont régies par deux valeurs : la valeur des biens assurés et la tarification.

« Les gens ne se rappellent pas les années où les prix ont baissé. Ils ne le voyaient pas beaucoup, parce qu’ils semblent oublier que leur ferme vaut plus cher qu’avant, que leurs bâtiments sont plus gros et que leurs équipements roulants valent trois fois plus cher qu’avant. Cette année, c’est encore plus vrai avec la pandémie en raison des coûts de reconstruction », dit celui qui a dû faire passer l’indexation des polices de 3 à 5 % en 2021 pour cette raison.

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local, La Tribune