Avec Biden, les arts et la culture retrouvent l’inspiration aux États-Unis

Anne Gombault, Professeur de management stratégique, directrice des programmes du MSc Arts & Creative Industries Management à Paris et de la partie française de l'Institut Franco-Chinois de Management des Arts et du Design à Shanghai, Kedge Business School
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Joe Biden n’est pas un esthète ou un grand consommateur de culture. Ce n’est ni un amateur d’art, de musées, de théâtre, de danse ou d’opéra, si l’on excepte ses visites régulières à Broadway et un goût pour la poésie remontant à l’enfance – d’où viendrait sa loquacité. Son engagement relève davantage de « la valeur d’inspiration et de transformation des arts », a déclaré Robert L. Lynch, président et directeur général d’Americans for the Arts, une organisation nationale de défense des arts. « Ce n’est pas ‘Regardez, j’ai adoré ce morceau, ou cette chanson’, il s’agit, avec lui, du rôle important des arts dans la société. » C’est donc bien de l’art comme déclencheur de l’action politique, moteur économique et bâtisseur de communautés dont il s’agit chez Biden.

L’attente et le soutien des artistes

Sous la contrainte d’une économie libérale de la culture peu subventionnée, des déficits budgétaires, des revendications concurrentes pour d’autres projets, et enfin de la mise à l’arrêt brutal du secteur culturel par la pandémie, l’attente d’une politique soutenant davantage les arts est forte, au-delà des citations d’extraits du poème « Cure at Troy » de Heaney qu’affectionne le nouveau président des États-Unis.

La directive de politique culturelle signée par le Président Trump pour retirer tout financement au National Endowment for the Arts et au National Endowment for the Humanities, deux organismes subventionnés qui ont néanmoins survécu, a fait trembler le monde de l’art. Les artistes craignaient qu’avec un mandat supplémentaire, l’administration Trump finisse par dépouiller les agences culturelles de leur financement fédéral, sans compter ses autres projets de coupe du budget 2021 notamment pour l’éducation artistique, heureusement abandonnés par le Congrès qui accompagne les arts de façon consensuelle.

<span class="caption">Œuvre de Marcel Dzama et Raymond Pettibon. Courtesy David Zwirner.</span> <span class="attribution"><span class="source">Instagram, D.R</span></span>
Œuvre de Marcel Dzama et Raymond Pettibon. Courtesy David Zwirner. Instagram, D.R

Par conséquent, les artistes ont soutenu fortement Joe Biden contre Trump et se sont largement réjouis de sa victoire. Début octobre, une centaine d’artistes contemporains ont organisé une vente en ligne (Artists for Biden) afin de collecter les « Fonds de la Victoire de Biden ». L’initiative, menée par l’équipe de campagne de Biden, a associé le galeriste new-yorkais David Zwirner pour son lancement et réuni de grands artistes comme Jeff Koons, Shepard Fairey, Cindy Sherman, Betty Saar ou Marilyn Minter.

<span class="caption">We.</span> <span class="attribution"><span class="source">Ed Ruscha, We (#1), 2020. Photograph : Courtesy of the Artist and Gagosian</span></span>
We. Ed Ruscha, We (#1), 2020. Photograph : Courtesy of the Artist and Gagosian

Un programme flou mais positif pour la culture

« Tout au long de sa carrière, le vice-président Biden a été un fervent défenseur des arts. (Il) sait qu’investir dans les arts est essentiel pour la création d’emplois, et il s’est engagé à promouvoir et à soutenir les arts dans les écoles ainsi que la diversité et la richesse des idées qui maintiennent le monde de l’art en vie » a déclaré un porte-parole de sa campagne.

<span class="caption">Doug Aitken – Artists for Biden.</span>
Doug Aitken – Artists for Biden.

Les dirigeants des organisations culturelles ont affirmé qu’en tant que sénateur démocrate du Delaware, puis en tant que vice-président, Biden a toujours été un défenseur du financement public des arts. Le mois dernier, il a obtenu, après Hillary Clinton en 2016, le soutien de l’Actors’ Equity Association, le syndicat des acteurs et des régisseurs.

Pourtant, ce point de vue de Joe Biden sur les arts, et sur l’impact que sa présidence pourrait avoir sur la culture, n’a pas été au cœur d’une campagne dominée par la pandémie et par d’autres sujets de discorde. Le comité de politique artistique de la campagne, fort de quatre coprésidents, dont la productrice Megan Beyer, le designer Henry Muñoz, le fondateur de l’Institut du film américain George Stevens Jr. et l’acteur et producteur Alfre Woodard, a été questionné dans son existence même et sa mission est apparue floue.

Mais il valait mieux un programme vague mais positif que la politique active de Trump contre le développement culturel. Le monde de l’art américain a considéré ainsi que, a minima, Biden s’alignait sur ses valeurs et ses moyens d’existence alors que Trump les combattait.

Le plébiscite des célébrités

Les artistes du monde du divertissement (musique, cinéma, télévision, sport) et les célébrités ont elles aussi largement soutenu la campagne de Biden et se sont vivement réjoui de sa victoire. Les stars ont envahi les réseaux de leurs messages proactifs : Lady Gaga, Reese Witherspoon, Kerry Washington, Lizzo and Captain America star, Chris Evans, John Legend, Ariana Grande, Miley Cirus, Beyoncé, Amy Schumer, Ellen DeGeneres Selena Gomez…

<span class="caption">LeBron James salue la victoire de Joe Biden.</span> <span class="attribution"><span class="source">Douglas P. Defelice/AFP</span></span>
LeBron James salue la victoire de Joe Biden. Douglas P. Defelice/AFP

Le fait que des célébrités jouent un rôle dans la politique américaine n’est pas nouveau. Et leur penchant démocrate non plus, même si Trump, encore plus que les autres Républicains, faisait presque l’unanimité contre lui chez les célébrités. Ce « celebrity endorsement ») qualifiée de Célébritocratie par la journaliste Lawrence Cooper, n’a pas toujours fonctionné : si l’effet « Oprah » semble avoir été démontré en 2008 pour Obama pendant les primaires, Hilary Clinton a moins bénéficié du soutien des stars, sa campagne ayant été perçue comme trop déconnectée des problèmes sociaux.

Pour l’élection de Biden, les célébrités ont fait pencher la balance de façon spectaculaire : la pop star Ariana Grande, après avoir exhorté ses 280 millions d’adeptes sur Twitter et Instagram à s’inscrire pour voter dans son État natal de Floride avant la date limite fixée plus tard dans la journée a fait exploser le site d’inscription avec un nombre sans précédent de 1,1 million de demandes par heure. Mais c’est sans doute bien plutôt la vision de la société et de la culture américaine dans son ensemble qui a fait gagner l’équipe Biden-Harris.

La valorisation de la diversité et de la créativité

La compagne très progressiste de Biden, son ticket gagnant audacieux avec Kamala Harris dont il fait la première vice-présidente femme et de couleur, son appel à l’unité, à la réparation, son amplification régulière des voix de toutes les minorités, le soutien de Barack Obama, son discours sur l’écologie, rejoignent clairement les valeurs dominantes d’inclusion sociale du monde des arts et de la culture américain.

L’administration Trump a encouragé une sous-culture de la suprématie blanche et la dévaluation de la science et tenté de fabriquer, par des fêtes et des proclamations, l’illusion d’une Amérique supposée “parfaite” dans cette idéologie. Face à cette dérive de ces dernières années, les démocrates n’ont cessé d’appeler à une meilleure prise en compte de la culture très diverse des États-Unis. Comme l’a dit Biden, « nous devons faire en sorte que la promesse du pays soit réelle pour tout le monde – quelle que soit leur race, leur ethnie, leur foi, leur identité ou leur handicap ». La vice-présidente élue, Kamala Harris, qui a fait voler en éclat tant de plafonds de verre, incarne cette aspiration.

C’est dans cette dimension politique et sociale et cette reconnaissance de la diversité et du cosmopolitisme américain que réside le véritable espoir de « libération » de la précédente vision conservatrice, un véritable changement de culture. S’ouvrant sur le morceau America is Beautiful par Ray Charles, elle l’utilise le concept de la performance de l’artiste Lorraine O’Grady qui consiste à placer des personnes dans des cadres pour promouvoir des images d’une Amérique inclusive.

C’est aussi la garantie pour les artistes de retrouver liberté d’expression et créativité. « Les artistes et les œuvres d’art critiques à l’égard du président Trump ont été ciblés ou censurés directement par le président et les agences gouvernementales », observe le rapport State of Artistic Freedom 2020 publié par Freemuse, une organisation internationale non gouvernementale indépendante qui a un statut consultatif au sein de l’Unesco.

Pour les artistes, il ne s’agit pas seulement de financer la culture, les musées, l’éducation artistique ou de soutenir le marché de l’art, mais bien d’une vision du pays portée par Biden. L’artiste new-yorkais Kenny Scharf a témoigné ainsi de sa participation à la campagne via Artists for Biden « parce que nos vies en dépendent ». Dans le sillage du mythe Kennedy, souvent présenté comme l’ami des artistes, puis celui de la figure d’Obama, qui avait compris le pouvoir des arts, Joe Biden a clairement indiqué, dans une interview avec la star Lin-Manuel Miranda pour le « Latino Victory Project » que les arts sont le reflet direct de l’état d’un pays : « L’avenir de ce que nous sommes réside dans les arts […] C’est l’expression de notre âme ».

De ce point de vue, le monde des arts et de la culture a déjà gagné, quoi que Biden fasse concrètement pour ce secteur, en vertu de la très grande force d’inspiration qu’il représente pour les quatre années à venir aux États-Unis.

L’auteure remercie Stacie Louis-Jacques et Kaitlyn Labowe, étudiantes américaines du MSc Arts &amp; Creative Industries Management de Kedge Paris, pour avoir partagé leur point de vue sur le sujet.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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