Avec son adaptation de « Dune », Villeneuve invente le blockbuster mystique

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Un monde immersif dans lequel la beauté des paysages contraste avec l'hostilité d'un monde ensablé et hostile. Allociné

Certains en sont à leur quatrième fois. Plus d’un mois après sa sortie en France le 15 septembre, le cycle poursuit son cours. Dès sa première semaine, Dune (2021), toute dernière création de Denis Villeneuve avec, à l’affiche, Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson ou encore Oscar Isaac, attire plus d’un million de spectateurs, surpassant le blockbuster Marvel Shang-Chi ainsi que Bac Nord.

Plus de 50 ans après la publication du roman éponyme de Frank Herbert (Dune, 1965) et 36 ans après l’adaptation de David Lynch (Dune, 1985), Denis Villeneuve explore les enjeux d’une œuvre mythique pour une société plus que jamais concernée par la notion de crise.

Décrit comme « le meilleur démarrage depuis le début de la pandémie en mars 2020 », le film de science-fiction américano-canadien retrace le parcours de Paul Atréides, descendant aux allures messianiques chargé de rejoindre Arrakis, planète où les périls et les conflits avec les nations ennemies sont omniprésents, afin d’y exploiter une ressource essentielle à la survie des siens : l’« Epice ».

Celle-ci rend possibles à la fois la navigation interplanétaire et la confection d’explosifs ou de papier. L’Épice confère par ailleurs à ceux qui l’ingèrent d’étranges pouvoirs et le sens du mystère que cultive le récit est notamment fondé sur une onomastique (noms propres) à la fois réaliste et dépaysante faisant voyager à travers une épopée entièrement fictive.

Quelques critiques négatives…

Quelques critiques négatives reprochent toutefois à Dune son atmosphère « glacée ». Face au désintérêt de certains spectateurs peu satisfaits de la progression de l’intrigue, du manque d’émotivité ou d’action, Denis Villeneuve répond par une critique des films de l’enseigne Marvel, qu’il qualifie de « copier-coller » peu novateurs.

Il est indéniable que le format privilégié par Denis Villeneuve, soit un film en deux volets (séparés par deux ans d’attente) pose un problème structural de taille : comment satisfaire le public avec un premier volet nécessairement inachevé puisqu’il n’est qu’une première moitié ? Certains reprochent à la fin du premier volet de Dune l’absence d’une véritable conclusion, fût-elle temporaire. Celle-ci aurait-elle permis aux spectateurs de patienter plus sereinement jusqu’à la sortie du prochain volet ?

Le premier opus du Seigneur des Anneaux avait, sans conteste, davantage soigné le rythme structural de la trilogie, consistant originellement en une trilogie. Mais le sens de la conclusion n’est justement pas l’enjeu principal du premier volet de Dune, caractérisé par le mystère autant que par un sens de l’ouverture et du potentiel.

Un visuel époustouflant aux allures de Star Wars

Partagé entre traditions primitives et visions futuristes, Dune est une œuvre universelle qui tend à rassembler ses spectateurs autour d’une lutte commune. Adultes comme enfants pourront voyager dans ce monde immersif où la beauté des paysages n’a d’égal que la cruauté d’habitants hostiles et divisés – les conflits demeurant adoucis, voire poétisés par le réalisateur qui précise avoir voulu créer « le film le plus populaire possible. Un film pour tous », et ce, au même titre que le roman de Frank Herbert dont il s’inspire.

En dépit des quelques objections formulées à l’encontre du film, critiques et spectateurs se plaisent à établir une analogie entre l’esthétique de Dune et celle de La Guerre des Étoiles ou encore du Seigneur des Anneaux. Dune partage à cet égard bien des points communs avec la saga Star Wars qui, dès le premier opus de 1977, n’avait pas manqué d’indigner l’auteur américain, Frank Herbert, qui renonça de peu d’intenter un procès pour plagiat contre George Lucas.

En témoignent, sous l’impulsion de Villeneuve, les paysages désertiques et minimalistes d’Arrakis, évoquant ainsi Tatooine (cité fictive de Star Wars inspirée de la ville tunisienne de Tataouine) ; l’ordre du « Bene Gesserit » rappelle l’ordre Jedi (capacités mentales hors du commun, longues toges cérémoniales, etc.). Bien des personnages issus des deux sagas semblent revêtir plus que de simples similitudes, George Lucas s’étant inspiré du roman de Herbert au préalable : il est aisé d’établir un lien entre les Fremens de Dune et les Tuskens de La Guerre des Étoiles, entre Vladimir Harkonnen et Dark Vador, entre Paul Atréides et Luke Skywalker, ou encore entre les deux Empires respectifs, au pouvoir excessif et inique.

Bien que divergeant des productions de type Marvel, Dune offre à l’écran une qualité d’image particulièrement poétique. Les images haute résolution sont partagées entre des plans panoramiques épurés où les espaces géographiques et les costumes sont légion, et des gros plans étayant l’identification du spectateur grâce aux portraits mi-réalistes, mi-fantaisistes des personnages du récit.

Une bande-son signée Hans Zimmer

Les images époustouflantes de Dune sont accompagnées de sons inouïs qui compensent, à bien des égards, le manque de scènes d’action ou encore la faible émotivité des personnages. Les émotions se retrouvent notamment disséminées dans le lyrisme musical de certains titres tels qu’« Eclipse » (thème principal notamment utilisé pour la bande-annonce) ou dans la dimension épique des autres.

Intitulée The Dune Sketchbook et signée Hans Zimmer (à qui l’on doit les musiques de Tenet ou encore de la trilogie Batman de Christopher Nolan), la bande originale du dernier film de Villeneuve répond à un souhait du compositeur allemand de « créer un nouveau langage musical [et] un paysage sonore inédit », lequel serait ancré dans une « dimension spirituelle et sacrée » destinée à évoquer un sentiment mystique : c’est effectivement le rôle des tambours et des cymbales aux résonances épiques, des voix de chorale litaniques (répétitives et parfois murmurées à l’instar de la prière), des instruments à vent langoureux issus de gammes lyriques aux accents du désert oriental, ou encore des phrasés mélodiques plus froids aux allures de plain-chant (chant religieux médiéval a cappella).

C’est plus précisément l’association de textures visuelles et sonores qui confère à Dune cet équilibre exquis ayant conquis le public. Parfaitement accordées aux images qu’elles théâtralisent, les tonalités du célèbre titre « Paul’s Dream » sont si riches qu’elles en deviennent tactiles tant elles caressent l’oreille. Les amateurs de basses fréquences seront enchantés par les résonances offertes par le son IMAX, qui permet une meilleure spatialisation des sons se baladant alors, dans la salle obscure, de gauche à droite et de bas en haut. Notons qu’en attendant les prochaines innovations de l’artiste, on peut écouter la BO de Hans Zimmer pour le film James Bond : No Time to Die.

En attendant le second volet

Dune fascine et ce n’est pourtant que le premier volet d’une saga qui s’achèvera probablement en 2023, avec un second opus dont le tournage est imminent (2022). Le réalisateur annonce que la suite constituera « un incroyable terrain de jeu. Un pur plaisir cinématographique. ». Sous réserve de son succès dans les salles américaines et sur la chaîne HBO Max (pour une sortie prévue le 22 octobre uniquement), Denis Villeneuve confirmera rapidement le tournage de la suite.

En attendant, outre l’adaptation de David Lynch (Dune, 1985), la lecture du roman de Frank Herbert permettra aux spectateurs de patienter quelque peu tout en se plongeant de nouveau dans l’univers unique imaginé par l’auteur.

Divertir et édifier

Publié en 1965, Dune est un roman de science-fiction de l’auteur américain Frank Herbert, qui n’a pas tant souhaité prédire avec justesse un avenir dystopique, notamment sur le plan écologique, qu’explorer les multiples périls potentiels auxquels les humains pourraient être confrontés plus tard (« Il n’y a pas d’échappatoire. Il faut payer le prix pour la violence de nos aïeux »).

C’est précisément ce qu’offrent les œuvres de fiction, destinées aussi bien à divertir qu’à édifier, et ce, en littérature comme au cinéma. Les années 60, aux États-Unis, sont celles d’une prise de conscience des dangers environnementaux et sociaux, dans un contexte d’après-guerre où le nucléaire est en constante expansion.

Dans sa saga, Frank Herbert s’attache à étudier le comportement des êtres vivants face à une adversité aussi bien naturelle et écologique que sociopolitique, et l’on s’aperçoit qu’en 2021, avec l’adaptation de Denis Villeneuve, ces prédictions étaient fondées : la foi religieuse et ses possibles excès, la question du genre et le pouvoir unique des femmes (avec l’ordre des « Bene Gesserit »), la relation entre un dirigeant et son peuple, l’union et la trahison, l’amour et la folie constituent autant de préoccupations au cœur de la modernité.

L’absence de machines (ordinateurs, robots, etc.) permet au récit d’offrir un portrait universel de peuples divisés luttant pour leur survie mais également pour le pouvoir : « On utilise le pouvoir en le tenant avec légèreté. Si on le serre trop fort, on est pris par lui, on en devient la victime ». Sans machine, l’homme a dû s’adapter et évoluer de diverses manières : grâce à leurs capacités mémorielles, mathématiques et cognitives hors du commun, les « Mentats », à titre d’exemple, ont pour tâche de prodiguer des conseils notamment stratégiques aux « Grandes Maisons », remplaçant ainsi les ordinateurs et étayant le goût du public pour les héros dotés de capacités hors normes.

C’est, somme toute, l’originalité du film de Villeneuve qui justifie sa réception, certes polarisée mais dynamique, comme le retranscrit cette critique du Monde :

« Le cinéaste fait de la saga de science-fiction une tragédie futuriste à l’esthétique très réussie. Loin des blockbusters, il a su imposer un monde qui, en dépit de sa grande violence, relève d’une esthétique du retrait. »

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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