Bonnes feuilles : « Brejnev, l’antihéros »

Andreï Kozovoï, Maître de conférences en russe, Université de Lille
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Léonid Brejnev (1906-1982), à la tête de l’URSS au cours des 18 dernières années de sa vie, reste aux yeux des Occidentaux l’incarnation d’un soviétisme finissant, morose, cacochyme même. Dans cette nouvelle biographie très complète qui vient de paraître aux Éditions Perrin, l’historien Andreï Kozovoï, s’appuyant sur de nombreuses archives jusqu’ici inexploitées, montre toute la complexité d’un dirigeant caméléon, dont l’héritage se fait ressentir à ce jour.

Brejnev a présidé aux destinées de l’Union soviétique pendant dix-huit ans, du 14 octobre 1964 au 11 novembre 1982 : jusqu’en 1966 en tant que premier secrétaire, puis comme secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS), cumulant ce poste avec celui de président du Soviet suprême – l’équivalent de chef de l’État – à partir de 1977. En dépit de cette longévité, il a peu inspiré les historiens : les archives étaient inaccessibles et, surtout, on le considérait comme l’incarnation même de la médiocrité, à des années-lumière du génie politique d’un Lénine ou d’un Staline, de la possibilité de rédemption d’un Khrouchtchev, de l’humanisme d’un Gorbatchev.

Incompétent, hypocondriaque, rancunier, lâche, opportuniste, intrigant, vaniteux, paresseux, sybarite, corrompu, néostalinien, sénile : Brejnev a été et continue d’être la cible d’innombrables quolibets et anathèmes. Ses épais sourcils, son élocution incertaine et son orthographe approximative ont inspiré beaucoup de persifleurs. Sa passion pour les voitures américaines, son impressionnante collection de médailles et de titres aussi pompeux qu’immérités, refléteraient son infantilisme. Son humanité apparente cacherait un grand cynisme, une absence de dimension éthique dans son comportement. Brejnev, c’est l’homme qui aurait passé le plus clair de son temps à chasser et à dormir, hors des murs du Kremlin, plus qu’à travailler. Son époque serait celle de la « stagnation ».

Cette vision caricaturale ne correspond pas à une réalité plus complexe. Certes, sous Brejnev, le régime soviétique s’éloigne de l’esprit du « dégel », du « communisme à visage humain » auquel croient nombre d’intellectuels soviétiques après le XXe Congrès. Dès le milieu des années 1960 s’amorce, en un mouvement de balancier, la répression des dissidences, le durcissement de la censure, le retour de la peur. En dépit de la réforme entreprise par le Premier ministre Kossyguine, qui réhabilite, partiellement, la notion de profit, ce qui donne dans un premier temps des résultats encourageants, les problèmes économiques s’aggravent.

Dans les années 1970, l’URSS devient, pour reprendre une expression de Georges Sokoloff, une « superpuissance pauvre », un « État-rentier » impérialiste qui cherche à garder le contrôle de sa périphérie, en Tchécoslovaquie et en Afghanistan, mais aussi dans le tiers-monde – au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine – pour tenter, en vain, de freiner le déclin inexorable de son rayonnement dans « les cœurs et les esprits ».

Dans le même temps, le niveau de vie des Soviétiques s’améliore. On vit mal sous Brejnev, mais mieux que sous Khrouchtchev. L’espoir d’un avenir pacifié, d’un dépassement de la guerre froide, renaît avec la « détente ». En dépit d’une censure tatillonne et d’un KGB omniprésent fleurissent, ici ou là, de nombreuses « oasis » intellectuelles qui, souvent sous une forme déguisée, autorisent la libre pensée, tandis qu’écrivains, musiciens et cinéastes utilisent la langue des fables, ou « langue d’Ésope », pour exprimer leurs convictions les plus secrètes. Si les dirigeants vieillissent au pouvoir, c’est sous Brejnev que commence la carrière de Gorbatchev à Moscou.

La période brejnévienne, même tardive, ne se réduit pas à la « stagnation » – un vocable qui renvoie d’abord au marasme économique. Il en va tout autant de Brejnev lui-même, un dictateur polymorphe – un Soviétique aux racines ukrainiennes, un conservateur à l’attitude ambiguë envers le marxisme-léninisme, un homme de « clans » qui a fermé les yeux sur les abus de ses proches, tout en cherchant à les faire travailler pour le bien commun. Un collectionneur de voitures étrangères qui a voulu démocratiser la voiture individuelle et un passionné d’armes à feu qui a lutté pour prévenir le risque d’une nouvelle guerre mondiale.

Le temps est venu d’extraire Brejnev de la gangue de mépris dont il demeure prisonnier. Même si la tâche est loin d’être aisée : ses « carnets » ou « notes », conçus d’abord comme un aide-mémoire, publiés en 2016 en Russie, sont le plus souvent lacunaires, ce qui rend leur décodage périlleux. Quant aux archives russes d’histoire contemporaine, leur accès, depuis quelques années, est devenu on ne peut plus problématique. […]

Mon objectif a été de percer le mystère de la longévité de Brejnev, dix-huit années qui aident à comprendre les ressorts du pouvoir politique russe et invitent inévitablement à faire un parallèle avec l’actualité. On sait que Brejnev « dura » parce que son entourage le voulait bien, parce qu’il était non seulement un meneur d’hommes, mais aussi un homme capable de respecter l’avis des autres et de déléguer. Paradoxalement, il dura parce qu’il fut un dictateur souvent « absent », préférant ses datchas, aux environs de Moscou et en Crimée, à ses appartements de la capitale. Brejnev dura aussi parce qu’il sut créer et entretenir des réseaux fondés sur la confiance, la stabilité et la séduction ; parce qu’il s’institua en « grand prêtre » de la vie politique soviétique, ritualisée à l’extrême. J’étudierai tout particulièrement le facteur mémoriel, la place du mythe du « Brejnev combattant » au sein d’un mythe plus large, celui de la Grande Guerre patriotique (1941-1945).

Ce dernier émerge lors de la commémoration des vingt ans de la Victoire, le 9 mai 1965 ; deux ans plus tard, il est amplifié par l’inauguration du mémorial du Soldat inconnu sur la place Rouge – inspiré du précédent français de 1920. Ce mythe se nourrit de « rituels » (défilé du 9 Mai) et de « sites de mémoire » (statue de la « mère patrie » à Volgograd, ex-Stalingrad), mais aussi de témoignages, oraux ou écrits, de ceux qui ont vécu et participé au conflit, sans oublier les œuvres de fiction, textes ou images.

Le mythe de la Victoire forme un élément essentiel du vaste système de propagande soviétique, au sens de diffusion d’un mode de pensée et d’action particulier destiné à forger « l’homme nouveau » : il sanctifie les morts, l’héroïsme et l’esprit de sacrifice des combattants et des civils – petits et grands, jeunes et vieux. Il ressoude les peuples de l’URSS, encore récemment divisés et meurtris par les répressions, autour de la figure controversée de Staline et, par-delà, du parti communiste. Il solidarise les quinze républiques soviétiques autour d’une toile de fond de souffrances et de bravoure partagées. Il sert de matrice à une reconfiguration identitaire de l’Homo sovieticus, moins communiste que patriote. Il sert de justification aux problèmes dans la vie quotidienne : si les pénuries persistent, c’est toujours de la faute de la guerre, dont les séquelles perdurent.

Le mythe de la Grande Guerre patriotique, surtout, permet l’émergence d’un mythe du Brejnev combattant. Dans le contexte de la guerre froide – qui est aussi une guerre des mémoires –, le récit de la libération de Novorossiisk [à laquelle Brejnev a participé] sert de « contre-mythe » : c’est un « alter-D-Day ». Mais, selon moi, sa principale raison d’être, étant donné qu’il est moins axé sur le « patriotisme du désespoir » (Sergei Oushakine), est d’injecter de l’optimisme dans le culte de la Grande Guerre patriotique, fondé sur les morts et les souffrances inimaginables de la population. Il offre au public la possibilité de s’identifier non plus à un mort, mais à un survivant. […]

Certes, Brejnev n’a jamais fasciné les foules ni par la noirceur de son âme ni par sa jubilation à transgresser les normes, même s’il s’est évidemment trouvé des gens pour l’adorer jusqu’à écrire des vers en son honneur. Il n’en demeure pas moins qu’il parvint au sommet et y demeura pendant dix-huit ans, principalement en raison de son caractère et de sa capacité à faire office d’antihéros – telle est la thèse de ce livre.

Dans un premier temps, Brejnev se hissa au pouvoir en jouant au « faux idiot » – stratégie qui n’était pas sans rappeler celle de Khrouchtchev, « bouffon du roi » de Staline. À son apogée, Brejnev fut un « dictateur aimable » ; sur la scène internationale comme à l’intérieur, il fut « une main de fer dans un gant de velours », un dirigeant qui s’efforça de parachever le travail de Staline, de « gagner la paix », une « paix » favorable à l’URSS évidemment. À la fin de sa vie, enfin, il fut un « héros ridicule », vaniteux et sénile, protagoniste de nombreuses histoires drôles, qui commença certainement à prendre conscience de l’impasse tragique dans laquelle se trouvait le pays, cherchant alors dans son « passé glorieux » un refuge.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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