Bretagne : un scrutin régional indécis

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Il y a fort à parier que les prochaines élections régionales suscitent l’intérêt et capte davantage l’attention des médias (et du public ?) que le scrutin départemental organisé le même jour.

Ce déséquilibre d’intérêt ne reflète pas tant une asymétrie institutionnelle qu’elle sanctionne une représentation ordinaire opposant une collectivité comme moderne et d’avenir, la Région, à des conseils départementaux à qui le Premier ministre Manuel Valls avait promis une mort prochaine dans son discours de politique générale le 8 avril 2014.

En attendant, nos conseils régionaux, créés par la loi du 2 mars 1982, n’ont ni la compétence de leur compétence (aucun pouvoir législatif), ni une forte capacité d’intervention financière. Par comparaison en 2014, la région italienne de Lombardie disposait pratiquement à elle seule de l’intégralité des budgets régionaux français. Ces conseils régionaux n’ont pas davantage d’autonomie financière (leurs finances sont dérivées et leur pouvoir de moduler la fiscalité se résume à quelques centimes sur le litre d’essence et à quelques euros sur les cartes grises). C’est donc dans ce cadre d’un pouvoir étroitement bordé que les électeurs auront à départager par leur vote les listes et les programmes.

Des « élections intermédiaires »

Ignorant ce que les victoires électorales seront susceptibles de faire aux politiques régionales, l’essentiel des commentaires sera polarisé autour d’une interprétation des résultats, convoquant selon toute vraisemblance le modèle dit des « élections intermédiaires » – le concept fut proposé par Jean‑Luc Parodi (voir notamment « Dans la logique des élections intermédiaires », Revue politique et parlementaire, 903, 1983, p. 42-70_) – qui tend à rapporter les élections locales à des scrutins plus centraux qu’elles ont pour seule vertu de « confirmer », « d’atténuer », de « contrarier », de « préfigurer ».

Si l’occasion est donnée à chaque camp politique d’étalonner ses forces, ce scrutin aura valeur de test pour la majorité présidentielle, un an après sa quasi-déroute aux élections municipales – La République en marche atteint seulement 2,22 % des suffrages exprimés au 1er tour selon un affichage particulièrement tardif du ministère de l’Intérieur – et moins d’un an avant l’élection présidentielle. Encore qu’un deuxième échec de la majorité présidentielle dans son projet d’implantation territoriale – utile à la pérennité politique du mouvement – ne semble que faiblement prédictif pour une élection présidentielle à part.

Dans l’attente du verdict des urnes, la campagne régionale elle-même est d’ores et déjà intéressante à observer pour ce qu’elle nous dit de la (re)configuration du jeu politique.

Arrêtons-nous sur le cas, à la fois représentatif et singulier, de la Bretagne où le succès du macronisme s’est construit en 2017 sur les décombres d’un PS anciennement conquérant et où le RN trouble marginalement le jeu politique jusqu’ici.

Retour sur l’entreprise macronienne : entre divorce et nouvelle majorité

En Bretagne, la poussée de la gauche amorcée à partir des années 1970, qui a vu la conquête de villes (bastion municipal remporté sans discontinuité par le parti socialiste et ses alliés depuis 1977) et la bascule de conseils départementaux orientés à droite (conseils départementaux du Finistère (1998) et de l’Ille-et-Vilaine (2004)) a trouvé l’une de ses illustrations les plus emblématiques dans la conquête du conseil régional – en 2004 – et sa conservation – en 2010 et 2015 – sous le patronage continu de Jean‑Yves Le Drian.

Mais en 2017, la Bretagne a offert à Emmanuel Macron l’un de ses plus beaux scores régionaux (29,05 % au 1er tour, 75,36 % au 2e tour), avec un quasi grand chelem de la majorité présidentielle aux élections législatives.

Dans un contexte de défaite et de schisme pour le camp socialiste, la majorité régionale sortante est néanmoins restée solidaire : les douze élus régionaux ayant formé un groupe LREM ont continué à apporter leur voix au sein de l’assemblée, tout en se séparant en dehors (stratégies contrastées de soutien politique aux élections municipales 2020). Aujourd’hui, cette parenthèse se referme malgré les tentatives de Jean‑Yves le Drian (parfois qualifié de « ministre de la Bretagne »), pris dans un conflit de loyautés, appelant à reconduire l’alliance :

« Notre majorité est en état de mort cérébrale avec aucun espoir de réanimation » confiait Hind Saoud, Porte-parole du groupe LREM au sein de l’assemblée (9 avril 2021).

Cette phrase a été prononcée peu de temps après que le président socialiste sortant, Loïg Chesnais-Girard, a « destitué » l’un de ses vice-présidents, Thierry Burlot, de sa délégation à l’environnement. Ce dernier lui avait fait part de son annonce prochaine quant au fait de devenir tête de liste régionale – et donc son concurrent – pour le camp de la majorité présidentielle.

C’est le président de l’Assemblée nationale et conseiller régional breton Richard Ferrand qui a convaincu le socialiste historique, Thierry Burlot, de prendre la tête d’une liste régionale correspondant à la majorité présidentielle. C’est un conseiller et proche du même Ferrand, Olivier Dulucq, qui a été désigné directeur de campagne. Que Thierry Burlot revendique un équilibre politique des trois tiers sur la liste (centre gauche, centre droit, société civile) n’est guère surprenant. Si la majorité présidentielle penche davantage à droite en 2021 qu’en 2017 au plan national, le macronisme breton a été largement alimenté par des « transfuges » socialistes. L’équilibre s’inscrit ainsi davantage dans les pas du macronisme originel affiché en 2017 que dans ceux de la droitisation observée depuis.

Capter les notables et semi-professionnels de la politique locale

Plus intéressante est la stratégie de captation des notables et semi-professionnels de la politique locale. Certes, le fait d’utiliser des réseaux délus locaux préexistants avait déjà été largement expérimenté par la majorité présidentielle lors des élections municipales 2020. Faisant le pari d’une décomposition du jeu partisan, il s’est agi dans bien des cas de soutenir des candidats sortants extérieurs à la majorité présidentielle (soutien à la liste du maire sortant LR Jean‑Luc Moudenc à Toulouse par exemple) plutôt que de former ses propres listes. Cette dernière option fut en revanche privilégiée en Bretagne malgré les mains tendues de maires sortants – David Robo (LR) à Vannes, Luc Jollivet, ancien LR à Quimper – pour obtenir leur soutien.

Les listes LREM bretonnes ont globalement fait figurer peu d’élus sortants en jouant à plein le jeu de la citoyennisation, certes sélective comme à Rennes : la candidate Carole Gandon faisait figurer sur sa liste l’ancien président de l’université Rennes 2, le directeur de l’agence d’urbanisme, l’ancienne directrice de l’office municipal du tourisme…

Une nouvelle alliance est-elle possible ?

En 2021, la citoyennisation à tous crins s’érode, et l’option consiste moins à se greffer sur les réseaux préexistants qu’à les intégrer à la liste, avec l’ambition de s’assurer le concours d’élus capables d’apporter leur notoriété et leurs réseaux locaux. Notons la présence emblématique de Yves Bleunven et Dominique Cap, respectivement présidents des associations des maires du Morbihan et du Finistère.

L’alliance d’entre-deux tours avec la droite est-elle possible ? Si la cheffe de file Les Républicains, Isabelle Le Callenec (élue maire de Vitré en 2020), ne l’a pas exclue, l’hypothèse demeure peu probable. Le macronisme breton originel fut d’abord une entreprise de recyclage d’anciens socialistes, d’autant plus réticents à s’ouvrir au-delà du centre-droit que la nécessité de faire front face au RN – comme la question s’est posée en région Provence Alpes Côte d’Azur – est absente. Rappelons que Marine Le Pen n’y a obtenu « que » 15,33 % et 24,64 % aux premier et second tour de l’élection présidentielle 2017, contre respectivement 21,30 % et 33,90 % au plan national.

Le Rassemblement national, tribun des territoires déclassés

La Bretagne n’est certes plus l’ancienne terre de mission pour les forces du Rassemblement national (ex-Front national), mais n’est donc pas pour autant devenue une terre de prédilection. Ce qu’a récemment confirmé le scrutin municipal 2020. A la rareté des listes frontistes, seulement présentes dans une poignée de villes bretonnes (les plus importantes de la région en termes démographiques) se sont ajoutés des scores particulièrement faibles et très en-deçà de 2014 : 4,20 % à Rennes et 6,71 % à Brest pour s’en tenir aux deux principales villes.

Quelques facteurs explicatifs peuvent être mentionnés : une structure économique historiquement plus rurale et moins industrieuse (la Bretagne est moins victime que d’autres régions d’une crise de l’industrie sur laquelle le RN a « capitalisé ») ; une cohésion au-dessus de la moyenne (les inégalités entre les déciles les plus pauvres et les plus riches dans la population sont moins marquées) ; une identité ouverte au monde avec une forte émigration par le passé (la Bretagne a été victime de stéréotypes et de discriminations) ; une identité catholique prégnante, valorisant une tradition de tolérance (même si la pratique religieuse ne constitue plus un obstacle au vote frontiste comme par le passé).

Faut de rêver ouvertement à la victoire, improbable en raison du sous-vote frontiste breton et de la mauvaise dynamique traditionnelle d’entre-deux tours, Gilles Pennelle, chef de file sortant reconduit comme tête de liste RN, se dit « persuadé d’arriver en tête au premier tour ». Pour ce faire, il ne peut autant mobiliser les thèmes fétiches du RN qu’aux élections municipales (sécurité, immigration-mineurs isolés).

Encore que dans une confusion invraisemblable, au regard de la décentralisation et des compétences, la sécurité semble désormais s’inviter dans les campagnes régionales en France. Outre le RN, on pense par exemple aux discours de campagne tenus par deux présidents sortants : Valérie Pécresse en Île-de-France, Laurent Wauquiez en Auvergne Rhône-Alpes. En tout état de cause, en Bretagne comme ailleurs, le RN exploite le thème des fractures territoriales et d’une France périphérique.

Une logique frontiste de classe

Métaphore spatiale d’une logique frontiste de classe autour des gagnants et des perdants (de la mondialisation, de l’Europe, du capitalisme, des politiques publiques…), ce thème lui permet de décliner sa fonction tribunitienne pour reprendre l’expression forgée par le politiste George Lavau à propos du parti communiste (À quoi sert le Parti communiste français ?, Paris, Fayard, 1981) et par analogie avec le tribun de la République romaine : exprimer, apaiser et donner un débouché politique à la colère populaire.

Ce mot d’ordre s’imbrique avec sa géographie électorale. C’est en effet dans les territoires périphériques et ruraux bretons, en particulier ceux les plus durement frappés par la crise de l’agro-alimentaire, que le RN enregistre ses plus hauts scores. Marine Le Pen recueillait par exemple 40,13 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 à Radenac (Morbihan) contre 31,71 % en 2012.

Selon toute vraisemblance, ces élections ne feront que confirmer le passage d’un ancien vote dit « côtier » (le FN réalisait ses meilleurs scores sur le littoral) à un vote de périphérie : selon la logique du gradient d’urbanité, le vote FN progresse dans les périphéries éloignées des grandes villes, là où le sentiment de déclassement progresse, là où la densité et la qualité des services publics diminue. En Bretagne, ces périphéries sont souvent intérieures, alors que la zone littorale est plus urbanisée et dynamique. Ce qui n’est en revanche pas vérifié en Ille-et-Vilaine où la pôle urbain dynamique (l’agglomération rennaisse) est au centre du département. Précisions que ce sont aussi les périphéries territoriales qui votaient traditionnellement conservateur qui votent le plus RN.

Une alliance d’entre-deux tours à gauche dans la suite des municipales

À gauche, l’hypothèse de faire des régionales une préfiguration d’une gauche réunie, aussi bien pour augmenter les chances de l’emporter que préparer 2022, s’est largement dégonflée malgré les espoirs suscités dans les Hauts-de-France.

Le parti socialiste, parti traditionnel d’élus locaux, a particulièrement bien résisté en Bretagne lors des élections municipales 2020, et peut espérer un scénario analogue en dépit des embûches. Alors que la prime au sortant apparaît moins forte dans le cas régional, le président sortant, Loïg Chesnais-Girad, et à nouveau candidat, jouit d’une faible notoriété : seuls 27 % des Bretons seraient capables de citer son nom selon un sondage RégioTrack d’OpinonWay réalisé en janvier 2021 auprès de 5073 personnes pour Les Echos et Radio classique.

Les socialistes devront composer avec l’appétit croissant de leurs associés-rivaux écologistes. Critiques sur le bilan sortant, soucieux d’afficher comme partout leur indépendance au premier tour, ils pourraient, comme aux élections municipales, se laisser séduire par une alliance d’entre-deux tours, nécessaire pour décrocher une majorité relative et remporter la prime en sièges (un quart des sièges est automatiquement attribué à la liste vainqueur, le reste l’étant au prorata des suffrages exprimés). La timide conversion à la « social-écologie » du socio-démocrate Loïg Chesnais-Girard, qui n’a pas le même différend avec les écologistes que son prédécesseur et mentor Jean‑Yves Le Drian rend le scénario crédible.

L’auteur vient de publier : Nouvelle sociologie politique de la France, Paris, (Armand Colin, 2021) avec Christian Le Bart et Erik Neveu.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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