Ce que révèlent les insultes entre élèves

Séverine Depoilly, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Poitiers
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Il n’y a pas une seule manière d’insulter et le sens accordé aux insultes peuvent varier en fonction des enjeux des situations scolaires vécues. Shutterstock

Les insultes sont de ces faits de langage qui heurtent quotidiennement le monde scolaire. Souvent perçue comme violente par les adultes qui ont la charge de la contrer et de la sanctionner, l’insulte contreviendrait au bon fonctionnement de l’école et au maintien d’un climat scolaire favorable aux apprentissages.

Cependant, comprendre pourquoi on insulte, qui on insulte et comment on le fait dans le cadre particulier de l’école, c’est aussi tenter de mieux comprendre ce que l’école fait aux individus pour qui l’insulte peut constituer, sous certaines conditions et dans certains contextes, une ressource.

En effet, l’usage de l’insulte en contexte scolaire est protéiforme. Il n’y a pas une seule manière d’insulter et le sens accordé aux insultes par celles et ceux qui les utilisent et celles et ceux qu’elles désignent peuvent varier en fonction des enjeux des situations scolaires vécues.

Une enquête en lycée professionnel

Nos analyses de l’insulte sont fondées sur l’exploitation des données d’une enquête ethnographique (par observations et entretiens avec des élèves) conduite dans des lycées professionnels d’une proche banlieue parisienne, relativement paupérisée. Précisons que les lycées professionnels accueillent généralement des élèves âgés de 14 à 18 ans qui préparent des diplômes tels le CAP ou le bac professionnel censés permettre une insertion rapide dans l’emploi.

Si le paysage des lycées professionnels est très varié, on peut néanmoins affirmer, sans prendre trop de risque, que, le plus souvent, l’orientation en lycée professionnel a rarement été un choix – elle a souvent sanctionné un parcours scolaire antérieur relativement chaotique marqué par la faiblesse des résultats scolaires, le redoublement, les problèmes de comportement.

Mais si l’insulte circule de manière particulièrement visible dans ces espaces souvent qualifiés de « difficile », cela ne signifie pas qu’elle n’existerait que là. En effet, sous des formes variées, plus ou moins accessibles au regard adulte, l’insulte concerne tous les moments d’une scolarité et tous les types d’établissements : de l’école maternelle au lycée, des établissements au recrutement populaire, mixte ou favorisé. L’usage de l’insulte est de fait relativement routinier et banalisé dans l’entre-soi adolescent.

En resserrant la focale sur ce segment du système éducatif qu’est le lycée professionnel, je proposerai simplement d’approcher l’insulte et la variété de ses usages comme possiblement révélatrices du rapport complexe de ces élèves à l’école.

Les mots de l’insulte

L’insulte est polysémique et protéiforme. Le sens de l’insulte, la manière dont elle s’énonce, ses conséquences varient en fonction des contextes et des enjeux des situations considérées.

Les mots de l’insulte sont souvent les mêmes, ils ne sont pas policés mais volontairement orduriers. Ils mobilisent une caractéristique stéréotypique des individus qui peut référer au genre ou à la sexualité « la pute » « la salope », le « PD », « la dalpé », à l’origine sociale « cas soss », « clochard·e », à l’origine migratoire « le blédard », « le négro », « le mamadou »… ou à l’intelligence des individu·e·s le « con », le « débile ».

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Peu importe que l’insulte énonce ou non une vérité, se fonde ou non sur une réalité, elle rappelle que chacune et chacun peut être réduit·e à son sexe, à sa sexualité, à sa catégorie sociale, à son origine migratoire, à son intelligence, réels ou supposés. Les insultes fonctionnent comme des catégories de classement qui manifestent possiblement, dans les classes, des rapports de pouvoir, j’y reviendrai.

Sociabilité juvénile ou harcèlement ?

La variété des usages de l’insulte et de ses contextes d’énonciation permettent de se saisir de sa complexité. Je distinguerai ici trois de ces usages qui, s’ils sont certainement les plus fréquents, sont aussi ceux qui interpellent le plus les agents scolaires, et plus généralement encore le monde des adultes.

Ainsi, l’insulte peut être d’abord une insulte « pour rire » comme le disent les élèves, pour s’amuser des autres autant que de soi-même. Les interpellations lancées à la cantonade telles « Eh négro », « Oh, la pute », associées aux bousculades et aux rires tonitruants font exister le groupe de pairs, manifestent des liens d’amitié autant qu’elles les éprouvent.

Parce que la sociabilité juvénile est une dimension centrale de l’expérience scolaire des élèves, elle permet aux adolescent·e·s – et certainement plus encore pour celles et ceux que l’école a pu déconsidérer – de s’accommoder des espaces et des temps scolaires, d’en déjouer l’ennui.

Mais, ces formes de l’insulte souvent sexualisées, sexistes et racisées heurtent particulièrement les agents scolaires alors mis à l’épreuve de la frontière entre le dicible et l’indicible, entre la vanne et la violence.

L’insulte peut avoir une tout autre fonction, celle de vouloir blesser et d’inférioriser celui ou celle à qui elle s’adresse. Elle peut être énoncée de manière discrète et répétée. Elle vise alors toujours une même victime qui rarement riposte. De fait, cette forme de l’insulte peut être lue et interprétée comme harcèlement.

On en trouve certaines traces consignées par les enseignants dans des rapports d’incident : « Selma a passé toute l’heure à insulter un garçon de sa classe », « une jeune fille se plaint de recevoir quotidiennement des petits papiers qui l’insultent et circulent tant toute la classe ».

Ces formes de l’insulte sont certainement celles qui inquiètent le plus les agents scolaires. Difficilement saisissables parce que souterraines, ces insultes ont des conséquences souvent dramatiques pour celles et ceux qui en sont les victimes.

Provocations

L’insulte en contexte scolaire, et plus précisément en classe, lorsque les élèves ont à se confronter aux situations scolaires d’apprentissage, qu’elle s’adresse à d’autres élèves ou à l’enseignant·e, peut viser à provoquer, à s’opposer frontalement, et ainsi à déstabiliser, voire même empêcher le bon déroulé du temps de classe.

Longtemps interprétée comme la manifestation de l’adhésion à une culture anti-école, elle n’est pourtant pas que cela.

L’insulte par provocation peut en effet aussi manifester la volonté de sauver la face ou de ne pas la perdre lorsqu’on se sent possiblement mis en danger par les activités scolaires.

L’analyse précise de ces usages de l’insulte oblige à considérer que les adolescent·e·s sont en réalité rarement indifférents aux jugements scolaires. Ce relatif attachement aux verdicts scolaires est notamment perceptible dans les insultes de « fayots » ou de « faibles » qui désignent celui qui respecte trop les règles scolaires et son opposé « le con », « le débile », désigné comme celui qui ne comprend jamais rien.

Très fréquentes chez les garçons, ces insultes rappellent qu’il appartient à ces derniers de maintenir un juste équilibre, supposant de leur part de réussir à jouer le jeu de la compétition scolaire, de la gagner sans trop concéder aux fonctionnements ordinaires de la classe.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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