Ces immigrants du Sud qui choisissent le Nord

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Accoudé à sa table de cuisine de Lebel-sur-Quévillon, à 500 km au nord de Montréal, Salah Ben Hassouna n’en a que pour son coin de pays adoptif. « Quand j’étais à Trois-Rivières, j’habitais dans un demi-sous-sol. Ici, j’ai une grande maison, au bord de l’eau, avec une acre de terre en arrière. Tu comprends la différence ? »

Surnommé « Ben », le Tunisien d’origine fait maintenant partie du paysage nord-québécois. Arrivé dans les années 1980, il fut l’un des premiers immigrants maghrébins à s’aventurer si loin. « À l’époque, on était deux ! » dit-il en riant derrière sa moustache. Aujourd’hui, la communauté tunisienne y est si importante que le consul de Tunisie a visité le coin, il y a quelques années, pour comprendre cet engouement.

Qu’ils viennent du Maghreb, du Cameroun, des États-Unis, du Brésil, d’Haïti ou des Bahamas, tous déménagent dans le Nord québécois d’abord pour le gagne-pain. Les mines et la forêt fournissent des emplois par centaines, avec à la clé des salaires hautement compétitifs. Résultats : parmi les 2000 Quévillonnais, on recense plus d’une vingtaine de nationalités. Dans toute la région, Statistique Canada dénombre 500 immigrants parmi les 40 000 habitants. Plus on monte vers le nord, plus la tendance est forte. Au Nunavik, on compte près de 1000 immigrants pour 35 000 personnes. « Les immigrants ont déjà fait plusieurs milliers de kilomètres pour venir au Québec, donc un millier de kilomètres de plus pour venir s’installer à la Baie-James, ça ne leur fait pas peur », résume Nancy Lapointe, d’Attraction Nord, un organisme de promotion régional.

Si Lebel-sur-Quévillon est une figure de proue dans la région, c’est largement grâce au travail de L’Agora boréale. En temps normal, l’organisme tisse des liens à coups de soupers communautaires et de festivals interculturels. Il s’agit d’un « modèle pour la région », s’enorgueillit la cofondatrice Fatima Sene, Sénégalaise d’origine. Il n’en demeure pas moins que « les premières années étaient très, très difficiles », fait-elle remarquer. Or, « à force d’y croire et de faire des activités », L’Agora boréale profite depuis l’an dernier d’un financement stable. Une employée travaille à temps plein pour que les nouveaux arrivants ne perdent pas le nord. « Quand les gens arrivent, ils sont comme perdus », souligne Mme Sene. La fête de la Saint-Jean-Baptiste, où le discours patriotique est déclamé par M. Ben Hassouna, avec son accent, permet aussi chaque année de briser la glace.

Car l’arrivée des nouveaux arrivants peut causer quelques froids. Il faut consacrer « des journées entières pour leur faire découvrir notre ville, notre milieu », convient le maire, Alain Poirier. « Au début de tout, ça a été un choc pour une petite ville comme Lebel-sur-Quévillon. Il a fallu qu’on se connaisse. Comme dans toutes les villes, pour certains, ça a été plus difficile, mais en général ça a très bien été. »

« Est-ce que les gens sont racistes ? Non, les gens sont curieux », soutient à son tour Jacynthe Barette, présidente de L’Agora boréale. Curieusement, elle souligne que si certains publient des incivilités sur Internet, rares sont ceux qui ciblent leur voisin. « C’est comme si ceux qui sont ici, eux, sont corrects… c’est bizarre comme lien. C’est le genre de chose qu’on veut démonter. »

M. Ben Hassouna en appelle à davantage d’efforts de la part des employeurs. « Lorsque les jeunes arrivent, l’ensemble des travailleurs qui sont déjà là sont comme surpris de leur arrivée. C’est comme si l’entreprise n’avait pas préparé l’intégration des personnes. Pas pour la personne qui s’en vient, mais pour l’accueil de l’ensemble de ses futurs collègues. » Conséquences : « Certains repartent après deux semaines. Ils se sont sentis comme à part. »

Dans le garage de Paul Maxime Otye Moto, sept cannes à pêche attendent le retour de la saison chaude. « La pêche, je ne pratiquais pas ça avant. Maintenant, je suis accro », jure le Camerounais d’origine, Quévillonnais depuis cinq ans. « Si j’étais seul, je resterais toute ma vie ici. Des contraintes familiales nous obligeront à partir. Mais, s’il n’y avait pas tout ça, on resterait volontiers. » C’est que sans cégep ni université, Lebel-sur-Quévillon voit souvent ses familles partir lorsque les enfants entament leurs études supérieures. N’empêche, M. Otye Moto ne prévoit pas de quitter le Nord de sitôt. « J’ai mon certificat de chasseur. J’attends mon permis de port d’arme », fait-il savoir.

Un de ses compatriotes débarqués à Lebel-sur-Quévillon il y a un an, Moise Kenmezang Guetsa, se plaît également dans cette contrée de conifères. Malgré la pandémie, il a pu goûter à la camaraderie de l’endroit. « Quand on va au cinéma, on veut que la salle soit pleine. Mais, la dernière fois que j’y suis allé, après la projection, on s’est tous rapprochés un tout petit peu et on a commencé à jaser du film, de ce qu’on avait retenu. Pour moi, ça, c’était une très belle expérience. »

Comme des centaines d’autres personnes en région, Salah Ben Hassouna s’enchante de ne jamais attendre pour voir un médecin, de ne jamais craindre la criminalité et de pouvoir aller pêcher son souper au coin de la rue. « On ne peut pas marcher sur le trottoir sans s’arrêter et jaser avec la personne qu’on rencontre. C’est là, la différence. Il y a une philosophie sociale. Il faut être capable de voir la valeur de ça. » Avant de repartir dans sa forêt, le sympathique Quévillonnais y va d’un dernier conseil pour que l’intégration des nouveaux arrivants fasse boule de neige. « Je ne dis pas “est-ce que je peux me joindre à vous ?” Je tire ma bûche et je m’intègre à la conversation. »

Jean-Louis Bordeleau, Initiative de journalisme local, Le Devoir