Chapelier : un métier traditionnel, mais pas conventionnel

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MALARTIC-Dans un monde où la technologie et la productivité sont à l’avant-scène de l’économie, certains métiers se perdent dans la nuit des temps. Forgeron, cordonnier, des métiers «d’un autre siècle», diront certains. Un artisan de Malartic, en Abitibi, a décidé de prendre un pari osé, et de quitter son emploi pour se consacrer à un métier dont la tradition se perd peu à peu : chapelier.

«J’ai toujours aimé les chapeaux, affirme d’entrée de jeu Joé Poitras, qui a fondé l’entreprise Ole Joe Hats, il y a trois ans, mais qui s’y consacre à plein temps depuis 18 mois. D’ailleurs, mon premier moule, je l’ai fabriqué avec l’un de mes chapeaux. Je me suis ensuite intéressé à la confection, grâce à des vidéos sur internet. Mon parcours n’est pas habituel.»

À la bonne franquette

Comme plusieurs passionnés dans son genre, Joé Poitras a installé son atelier dans son appartement. Pour ce faire, il a littéralement transformé une chambre à coucher de son quatre pièces et demi. Il a même bricolé certaines de ses installations. «Ça, je l’ai faite moi-même, dit-il en montrant sa machine à vapeur, pour laquelle il a transformé une bonbonne de gaz propane en réservoir d’eau. Il a également sculpté ses moules en bois lui-même.

«J’ai un style bien à moi, et j’apprends encore, affirme le chapelier artisan, le seul à pratiquer cet art en Abitibi-Témiscamingue. J’aime beaucoup les chapeaux de style far-west, comme les Stetson, mais j’ai aussi un moule pour les dames.»

En montrant l’un de ses chapeaux, Joé Poitras nous montre les imperfections qu’il comporte. «Je suis fier de ces imperfections, car elles montrent que ce chapeau a été fabriqué à la main, dit-il. Ce n’est pas un chapeau qui sort d’une presse à chapeaux.» À cet effet, ne craint-il pas la concurrence? «Il y a un marché pour les chapeaux à 10$ chez Wal-Mart, et il y a un marché pour les chapeaux fais à la main», fait-il valoir.

Partenariats payants

Récemment, Joé Poitras a reçu un coup de main du destin. «Un diffuseur de spectacles de l’Abitibi nous a parlé de son travail, et nous cherchions justement un chapeau pour le nouveau clip de Travis Cormier (finaliste à La Voix), se souvient Vickye Morin, copropriétaire de l’agence Ranch, qui gère la carrière d’artistes de style New Country comme Matt Lang. Travis est tombé en amour avec ses chapeaux, et c’est comme ça que notre collaboration a commencé.»

Vickye Morin a été impressionnée non seulement par le travail du chapelier malarticois, mais aussi par son approche. «C’est un véritable artiste dans l’âme, dit-elle. Il ne se contente pas de vérifier que le chapeau est ajusté à la tête. Il l’ajuste également à la personnalité de son client. Il a une belle capacité à lire son énergie, sa vibe. En ce sens, je pense que son entreprise et la nôtre partagent des valeurs communes.»

Guitariste du groupe Kaïn, John-Anthony Gagnon-Robinette est lui aussi tombé sous le charme des chapeaux d’Ole Joe Hats. «Une expérience-client mémorable, affirme-t-il. Joé a vite saisi ma personnalité, et je suis très content du chapeau qu’il m’a fabriqué. Il a même mis des marques d’usure, pour lui donner une âme. D’ailleurs, il a baptisé le chapeau The Ugly (tiré du film The Good, the Bad and the Ugly, de Sergio Leone). Je suis surtout content de voir que je peux trouver un chapeau comme celui-là au Québec. Joé n’a rien à envier aux autres chapeliers ailleurs dans le monde.»

Une touche autochtone

Joé Poitras ne fait pas les choses de manière conventionnelle. Il utilise du feutre naturel pour ses chapeaux, et il a des fournisseurs autochtones pour la bande intérieure. «Ils font la tournée des boucheries après la saison de la chasse, et ils récupèrent le cuir des orignaux débités, indique-t-il. À l’usage, je me suis aperçu que le cuir d’orignal était plus souple et plus confortable.»

Après des débuts modestes, le carnet de commandes commence à se remplir chez Ole Joe Hats. Le chapelier originaire de Ville-Marie, au Témiscamingue, rêve d’agrandir son atelier, mais pas trop. «J’aimerais bien avoir mon atelier à l’extérieur de mon appartement, dit-il. Mais en même temps, je veux garder mon travail à petite échelle, et continuer de travailler sur commande.»

Michel Ducas, Initiative de journalisme local, La Presse Canadienne