« Cher convoi » : lettres à la vallée blessée de la Roya

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<span class="caption">En attendant le convoi.</span> <span class="attribution"><span class="source">Hélène Michel</span>, <a class="link rapid-noclick-resp" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:CC BY-NC-ND">CC BY-NC-ND</a></span>
En attendant le convoi. Hélène Michel, CC BY-NC-ND

Un an après la tempête Alex, la vallée de la Roya panse toujours ses plaies. En octobre 2020, des inondations destructrices ont coupé cette vallée du reste du monde.

Pour comprendre les mécanismes de reconstruction, nous sommes allés collecter des lettres d’amour, de regrets, ou rupture, adressées par les habitants au territoire.

À l’aide d’un bureau nomade et d’une machine à écrire disposés dans différents lieux du territoire (dans le cadre du dispositif de recherche Fabularium), les habitants, ouvriers ou touristes ont rédigé leurs déclarations.

Nostalgiques, revendicatrices, poétiques ou ironiques, elles s’adressent à la vallée elle-même, au chantier de reconstruction et à un élément clé : le convoi qui, des mois durant, a rythmé la vie en définissant scrupuleusement des horaires d’accès à la vallée.

Véritable cordon ombilical avec l’extérieur, il a endossé un rôle de « passeur », bien connu dans cette vallée concernée par les flux de migrants.

<span class="caption">Le bureau nomade utilisé dans le cadre du projet Fabularium.</span> <span class="attribution"><span class="source">Hélène Michel</span></span>
Le bureau nomade utilisé dans le cadre du projet Fabularium. Hélène Michel

À l’heure de le reconstruction

Pour les habitants, la catastrophe reste omniprésente. Et si l’inondation est passée, ils ont dû apprendre à vivre avec le chantier de reconstruction. La sensation de subir est alors double.

Dans un lieu si enclavé, avec de tels dégâts, l’intervention extérieure est impérative. Les ouvriers des travaux publics font désormais partie du paysage. Et se l’approprient jour après jour. Parmi eux : les cordistes qui travaillent, suspendus des heures durant, dans ces lieux d’accès difficiles tels le pont de Fontan.

Une sorte de cordon ombilical

La reconstruction demande du temps. D’ici là toute circulation est limitée, soumise à une alternance. Il s’agit surtout ne pas rater l’heure du départ. Une file de véhicules attend ainsi, devant le feu rouge, avec un créneau de 15 minutes pour descendre la vallée, un de 15 pour la remonter, puis trois à quatre heures d’attente pour laisser le champ libre aux travailleurs.

C’est le convoi : un groupe de véhicules voyageant ensemble afin de s’assurer soutien et protection.

Tout le monde le connaît. Tout le monde en parle et chacun a son avis sur lui. Il est devenu un acteur spécifique de la vallée. Pour les habitants, c’est une source de lien social et économique.

Anthropomorphisé, on lui prête même des traits de caractère humains, des petites manies ! Le considérer comme une personne exige d’en reconnaître les qualités et d’en accepter l’altérité. Cela aide à comprendre des comportements, anticiper des réactions et redéfinir le cadre de nos relations avec le territoire.

Le rejet du tourisme-réalité

« Je suis allé au bout du monde » : c’est ce que l’on peut lire sur l’autocollant d’un van attendant dans le convoi. Des 4X4 suréquipés, venus de partout en France, mais aussi de Belgique et au-delà patientent au milieu des voitures immatriculées dans la région.

La vallée est devenue un terrain de jeu accidenté.

Sortis de leur véhicule à l’arrêt, quelques touristes prennent des photos de la rivière et des dégâts, sous l’œil circonspect des locaux.

Ceci renvoie d’une certaine façon au « tourisme noir » (dark tourism) : une forme controversée de tourisme dans des lieux étroitement associés à la mort, à la souffrance ou à des catastrophes.

Ainsi, d’un lac nucléaire à une forêt hantée, le journaliste David Farrier visite des sites touristiques inhabituels, et souvent macabres, à travers le monde et partage ses pérégrinations dans la série documentaire Dark Tourist sur Netflix.

Cela correspond aussi à une forme de « tourisme-réalité » qui reprend les codes de la télé-réalité afin d’éprouver des situations pénibles.

De voyageur à voyeur, le pas semble vite franchi.

Comment définir une limite ? Pour Daniel Bitran, professeur de psychologie, « c’est l’intention qui compte ». Cela peut se traduire ainsi par le choix de visiter un lieu de compréhension de la culture plutôt que le lieu de la catastrophe lui-même ; ou par des règles de conduite personnelles (ne pas toucher, ne pas emporter d’éléments « souvenirs »)… et encore moins de selfies souriants dans des lieux de souffrance !

Le convoi, ce passeur

Finalement, le convoi endosse le rôle du passeur : celui qui fait franchir un obstacle à quelqu’un ou à quelque chose. Que cela soit une rivière ou une frontière.

La vallée de la Roya est en effet connue pour l’hospitalité – parfois débattue – des habitants à l’égard des migrants, que cela soit en les aidant à franchir les cols ou en les accueillant dans leurs fermes. Dans un contexte rendu inhospitalier par les événements tant politiques que climatiques, c’est le recours à l’hospitalité privée qui semble alors prendre le pas.

Fin septembre 2021, le convoi de véhicules a désormais cessé dans la vallée. La voie est-elle libre pour autant ?

Retrouvez l’ensemble des lettres rédigées sur le site du projet Fabularium.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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