Crise dans la démocratie ou crise pour la démocratie ?

Thomas Branthôme, Maître de conférence en Histoire du droit et des idées politiques, Université de Paris
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La maison-démocratie brûle. Partout en Occident, la multiplication des livres, articles et numéros de revue consacrés à la question nous font entendre des alarmes hurlantes.

Nous avons d’abord cru qu’il s’agissait d’un feu de paille. Tout au plus nous interrogions-nous sur la teneur du terme : était-il conforme au concept des origines comme le questionnait le philosophe Bernard Manin dans les années 1990 ? Gardait-il politiquement un sens opératoire ou glissait-il progressivement, à force d’utilisation fallacieuse, vers le purgatoire des mots « vides de sens » ?

Deux périls

En 2018, dans un essai retentissant sur le sujet, Le peuple contre la démocratie, le politologue Yasha Mounk, de nature pourtant modéré, alertait les plus incrédules.

La « démocratie », écrivait-il, est en danger de mort. Parce que deux périls la menacent : la démocratie illibérale (la Hongrie de Victor Orban, les États-Unis de Trump) et le libéralisme antidémocratique.

Celui-ci, selon Mounk, s’incarnait par exemple dans l’Union européenne d’un Jean‑Claude Junker qui, alors qu’il était Président de la Commission européenne, déclarait après la victoire du parti Syrisa en Grèce :

« Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »

En 2020, l’inquiétude est particulièrement vive pour le cas français puisqu’au vu de ces derniers mois, la France semble s’être fragilisée sur l’un et l’autre des deux versants.

Alors qu’Emmanuel Macron avait été élu en promettant une version intégrale du libéralisme (c’est-à-dire économique et sociétale) comme le préconisaient certains grands libéraux du XIXe siècle (Benjamin Constant, Jules Simon), sa majorité multiplie sous son mandat des lois considérées comme liberticides : loi inscrivant les dispositions de l’État d’urgence dans le droit commun (Loi du 30 octobre 2017), loi sur le secret des affaires (Loi du 30 juillet 2018), dispositions restreignant la liberté de manifester (que le Conseil constitutionnel a retoqué), loi contre la liberté académique (dite Loi PPR adoptée le mardi 17 novembre 2020 contre l’avis de l’ensemble du monde universitaire), projet de loi dite « sécurité globale » qui menace la liberté de la presse et la liberté d’informer et qui inquiète jusqu’à la défenseure des droits.

La dureté de ces lois est telle qu’on a vu resurgir l’expression de « lois scélérates » que la gauche avait utilisée sous la IIIᵉ République pour dénoncer des lois spécifiquement prises contre les anarchistes.

Deux impensés de la « démocratie libérale »

Ce corpus de loi inquiète d’autant plus qu’il s’accompagne d’une répression sans précédent dans la Ve République contre les manifestants (Gilets jaunes, Mouvement contre les retraites) mais aussi contre les journalistes (avec la récente arrestation d’une journaliste de France 3 Île de France qui a ému jusqu’à certains membres parmi les plus consensuels de la profession)

Ce drapé noir qui s’abat sur la liberté et, partant, sur la démocratie masque deux impensés de la « démocratie libérale ».

D’une part, cette séquence rappelle qu’il existe dans la tradition libérale française un tropisme individualiste qui lui fait toujours opter pour les libertés individuelles contre les libertés sociales lorsque le dilemme s’impose. Cet arrière-fond idéologique provoque ainsi en temps de crise, ce que Luc Boltanski et Arnaud Esquerre dans leur essai Vers l’extrême ont appelé une » extension des domaines de la droite ».

D’autre part, ce moment révèle une conception étriquée de la « démocratie » réduite au seul jeu électoral et qui voudrait bâillonner toutes ses autres formes d’expression.

Mais la pensée grecque, par le passé, nous a appris que toute crise renferme en son sein la possibilité de son propre dépassement. Saisissons donc ce moment pour dire de quoi la crise démocratique est-elle le nom et comment elle doit servir à régénérer l’idéal de liberté et de souveraineté du peuple.

Gouvernants/gouvernés ou « eux »/« nous » ?

Dans Les Politiques, Aristote définit la « démocratie » comme le régime au sein duquel les citoyens exercent le pouvoir « à tour de rôle ».

On ne le dit presque plus, mais c’est là en principe le point fondamental qui doit permettre à la démocratie de tenir et de bénéficier du consentement de ses citoyens.

Buste d’Aristote
Buste d’Aristote

Par une pratique aléatoire et circulaire du pouvoir, chacun étant amené dans son existence à être tantôt « gouverné » tantôt « gouvernant » s’investit pleinement dans la vie démocratique. Aujourd’hui, cette règle d’or de la démocratie est lettre morte.

Qui peut penser une seule minute qu’au sein des classes populaires existe ce sentiment d’alternance « gouverné/gouvernant » ?

Notre époque est profondément marquée par la disparition de ce cycle mais également – phénomène plus neuf –, par l’affaiblissement significatif de la colonne d’équilibre de la théorie du gouvernement représentatif, la croyance dans le couple « représentant/représenté ».

Dans les bistros, les vestiaires de foot, le bas des immeubles et les stands des marchés, on entend ainsi constamment parler d’un « ils ».

Ce « ils » désignent « les politiques » mais aussi tout en partie les médias, les journalistes, parfois le monde du spectacle, quelquefois Paris, les intellectuels…

Bistro
« Qui peut penser une seule minute qu’au sein des classes populaires existe ce sentiment d’alternance ‘gouverné/gouvernant’ ? » (Jean Béraud, Au bistro. Jean Béraud/Wikimedia

C’est en effet un « ils » qui peut paraître confus, que d’aucuns appellent « système » d’autres « oligarchie », mais dont on peut parvenir à bien percevoir la silhouette si comme dans une chambre noire, on la regarde par le négatif. Ce qui caractérise ce « ils », c’est qu’ils ne sont pas « nous ».

Prenant acte de la progressive disparition de l’opposition « gauche »/« droite » à mesure que les grands partis de centre gauche européen se convertissaient au néo-libéralisme, les politologues et philosophes Ernesto Laclau et Chantal Mouffe ont justement désigné, à partir des années 2000, ce « eux/nous » comme le nouveau marqueur principal du champ politique.

Un nouveau schisme démocratique

La proposition a fait grand bruit car elle invitait à délaisser le clivage horizontal classique (gauche/droite), devenu selon ces deux auteurs, illusoire, pour investir une partition verticale (haut/bas) répondant à la véritable situation antagonique créée par les systèmes politiques occidentaux.

Cette théorisation est bien connue puisqu’elle a notamment contribué à nourrir la « stratégie populiste » de Podemos ou de la France insoumise.

En forgeant ce schéma, Laclau et Mouffe souhaitaient avant tout s’extirper de la « crise du marxisme » des années 60/70, qui voyait des mouvements de protestations (libération de la femme, liberté sexuelle, question « gay ») échappés au cadre de la « lutte des classes ».

Mais il se trouve qu’aujourd’hui, ce schéma colle surtout à une forme de ressenti populaire que j’appellerai le « schisme démocratique » et que je définirai par le sentiment qui frappe désormais toute une partie des Français de ne pas/plus faire partie de la démocratie.

On pourrait même dire que tout au long de cette ligne de fracture se dessine de plus en plus une « démocratie du haut » et une « démocratie du bas ».

Celle du bas est frappée par une abstention et une lassitude civique de plus en plus marquée d’une part parce qu’elle considère qu’elle n’aura jamais accès à la « démocratie du haut » et d’autre part, parce qu’elle considère que celle du haut ne fait rien pour celle du bas.

Pourtant on aurait tort, sur la base de ces observations, de vouloir écrire une chronique d’une mort annoncée de la démocratie. C’est autre chose qui se joue. On assiste en réalité à la fin de l’assimilation « démocratie/élection » et à la bascule de la contestation politique des urnes à la rue. C’est là deux traits des choses qu’il faut réinsérer dans l’analyse de l’exercice démocratique pour mieux en saisir ses mutations.

Refuser la réduction de la démocratie à la seule dimension électorale

Les récents événements ont vu toute une partie du personnel politique défendre une vision schématique de la démocratie qui la réduit à son seul processus électoral. Ainsi a-t-on entendu durant le mouvement des Gilets jaunes plusieurs ministres du gouvernement d’Édouard Philippe condamner les manifestants au nom du « respect de la démocratie », formule qu’il fallait décrypter comme signifiant « nous avons été élus, veuillez désormais vous taire pendant 5 ans ».

Ceci constitue un contresens majeur vis-à-vis de l’idée démocratique puisque depuis ses origines la contestation fait partie de la démocratie. Cette dernière est même, par définition, l’organisation du désaccord, l’espace qui doit permettre, comme l’écrivait le sociologue Marcel Mauss, de pouvoir « s’opposer sans se massacrer ».

Jamais elle ne s’est voulue synonyme de silence ou de passivité. S’enfonçant dans le contresens, certains en appellent même aujourd’hui à l’exemple de la démocratie athénienne pour contester ou interdire les manifestations de rue, les ronds-points investis ou les occupations de lycée/université ignorant qu’un éminent spécialiste de l’Antiquité par exemple, Moses I. Finley, dans ses travaux (L’invention de la politique, 1983), a précisément tordu le cou à l’idée que les démocraties fondatrices de l’Occident (Athènes et Rome) aient pu être lisses ou immaculées de tout conflit.

Accepter la multiplicité des expressions démocratiques

La démocratie, a écrit Finley, se nourrit de ce que les Grecs appelaient la « stasis » (crise), elle est toute entière traversée par des confrontations entre la minorité et la majorité, les « biens nés » (Eupatrides) et les autres, la masse (to plêthos) ; en un mot, elle vit inévitablement les conflits nés de ce que Aristote nomme « la différence qui sépare […] la pauvreté et la richesse ».

Alors oui la démocratie est loi, droit, élections mais elle est aussi agitations, indignations, manifestations, quelques fois émeutes.

Le mot même de « démocratie » est révélateur de cette conflictualité interne. On le traduit le plus souvent par le « pouvoir » (kratos) du « peuple » (dêmos), mais le choix du terme « kratos » en lieu et place d’« archei » (comme dans monarchie) indique que ses fondateurs la savaient dotée d’une certaine dimension de violence dans l’expression de sa puissance.

Oraison funèbre de Périclès
Le stratège et politicien Périclès durant son oraison funèbre. Philipp Foltz/Wikimedia, CC BY

Est-ce à dire qu’il faut applaudir tout bris de vitrine ou d’abris de bus ? Chacun de ces actes mérite d’être analysé à l’aune de son intention : est-il la marque d’une colère, d’une volonté condamnable de piller, d’un nihilisme revendiqué ou d’une expression de la philosophie libertaire du « Black Bloc » ?

Bourdieu en son temps avait dit qu’on peut brûler les voitures, s’il y a « un objectif » derrière et si l’acte s’inscrit dans « un mouvement social » visant à l’amélioration de la vie commune.

Voilà à quoi doit s’atteler le monde politique : à réentendre les mille bouches de la démocratie et à formuler à partir de lui un nouveau sens commun.

Pour une refondation démocratique

Contrairement aux apparences, nous n’assistons pas à un pur mouvement de reflux démocratique. L’heure est plus nervurée. Si nous voyons ressurgir des aspirations monarchistes et des tendances néo-fascistes très préoccupantes, l’essentiel de la période est surtout marquée par une remise en cause de la démocratie dans sa pratique ainsi que l’a souligné Jacques Rancière dans la Haine de la démocratie (2005).

Au sein de l’immense colère qui monte, le désir n’est pas à un moins de démocratie mais au contraire à un plus de démocratie. La rage d’une grande part de la population est à ce titre pleinement démocratique.

Elle s’apparente à la fièvre qui veut protéger son corps en brûlant le virus qui le contamine. Ce qu’on nomme la « crise démocratique » actuelle questionne le pouvoir perdu et fustige la dépossession du droit à s’autodéterminer ; elle pointe du doigt la mise en place progressive d’un « cens caché », selon l’expression de Daniel Gaxie, source d’une véritable « ségrégation politique ».

Tendons bien l’oreille : la vox populi ne dit pas « à bas la démocratie », elle indique la volonté qu’on mette fin à une dysmétrie politique par laquelle les classes populaires et paupérisées ne se figurent plus comme acteurs politiques mais comme une simple caisse enregistreuse de décisions venues « dont on ne sait où ».

Si l’on veut revitaliser la démocratie, il faut redonner la parole, réinstaurer davantage de questionnements, d’interrogations, permettre l’expression de la souveraineté populaire et de la délibération publique.

En somme, la « crise de la démocratie » ne doit pas s’appréhender comme l’annonce de son effondrement mais comme l’exigence d’un retour à ses fondements.

Dans son essai La démocratie aux marges (2018), le regretté David Graeber rappelait en ce sens qu’au regard de l’Histoire « l’idéal démocratique » tend à retrouver de la vigueur précisément dans les moments où on interroge sa tradition et sa signification profonde. Nous y sommes.

Osons avancer l’hypothèse que la « crise » de la démocratie par sa remise en cause pourra aussi être son kaïros, c’est-à-dire, le moment, pour tous, de travailler à sa régénération.

Cet article s’inscrit dans le cadre du Festival des idées, qui a pour thème cette année les « nouvelles normalités ». L’événement, organisé par l’ASPC (Alliance Sorbonne Paris Cité), se tient entièrement en ligne les 20 et 21 novembre 2020 ; The Conversation est partenaire de l’événement. Retrouvez Thomas Branthôme le 21 novembre à 13h pour une discussion en direct sur le thème « La démocratie à l’épreuve de la pandémie ».

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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