Débat : Aux États-Unis, le problème est le scrutin majoritaire, pas le collège électoral

Rida Laraki, Directeur de recherche CNRS (LAMSADE, Dauphine-PSL) et professeur honnoraire à l'Université de Liverpool, Université Paris Dauphine – PSL
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Aux États-Unis, les sondages penchent fortement en faveur de Joe Biden. Pourtant, Donald Trump et ses partisans croient religieusement en la victoire du président sortant le 3 novembre prochain. Et ce n’est pas à exclure

Rappelons qu’en 2016, Hillary Clinton était largement favorite des sondages. Elle n’a pourtant pas été élue, même si elle a récolté 3 millions de voix de plus que Donald Trump.

Essayons de comprendre comment, en exploitant judicieusement les failles du système électoral, Donald Trump pourrait réitérer sa performance de 2016 et se faire réélire. Certains accuseront encore une fois le collège électoral. Le problème est ailleurs.

Faux coupable : le collège électoral

Pour l’élection présidentielle, les États-Unis pratiquent un système indirect avec de grands électeurs, hérité de la convention constitutionnelle de 1787, au temps où l’on croyait l’électeur moyen incapable de choisir correctement.

Le collège électoral américain attribue à chaque État fédéré un nombre de grands électeurs égal à son nombre d’élus au Congrès. Initialement, ces élus, en tant que représentants de leurs électeurs, votaient directement pour choisir le président. À partir de 1820 et de l’émergence du bipartisme, les États ont légiféré pour autoriser les citoyens à voter directement pour le président, sans intermédiaires. En 2020, à l’exception du Nebraska et du Maine, tous les États utilisent le scrutin majoritaire et le candidat qui obtient le plus de voix dans l’État gagne toutes les voix des grands électeurs, même si la marge de victoire est très petite.

Les candidats ont donc intérêt à concentrer leurs ressources et leur stratégie sur un petit nombre d’États décisifs (les swing states). Ce sont les États où les électeurs partisans ne sont pas assez nombreux et où ce sont les « indépendants » ou éloignés de la politique qui tranchent. Cette stratégie a été payante pour Donald Trump en 2016 : il a gagné la Floride avec 1,3 % de marge sur Hillary Clinton, le Michigan avec 0,3 %, le Wisconsin avec 0,8 % et la Pennsylvanie avec 1,1 % de marge. Si Clinton avait gagné ces États, elle aurait été élue présidente avec 307 voix du collège électoral, contre 231 pour Trump.

Vrai coupable : le scrutin majoritaire

Comme nous venons de le dire, tous les États (sauf deux) désignent le gagnant au scrutin majoritaire : les électeurs cochent le nom d’un candidat, et le candidat avec le plus grand nombre de coches gagne toutes les voix des grands électeurs de l’État, quelle que soit la marge de sa victoire.

Le scrutin majoritaire, rarement mis en cause et d’apparence démocratique, est la source du problème : un candidat mineur, n’ayant aucune chance d’être élu, peut déterminer par sa présence ou son absence le gagnant de l’élection. C’est le paradoxe d’Arrow.

Sur 57 élections présidentielles américaines, au moins 12 ont été clairement affectées par la présence d’un troisième candidat. Ainsi, le démocrate Woodrow Wilson a été élu en 1912 (41,8 % des voix) contre le président républicain William Howard Taft (23,2 %) en profitant de la présence de l’ancien président républicain Teddy Roosevelt (27,4 %). Cette même année, le processus des primaires a commencé aux États-Unis, probablement pour éviter une telle division des voix entre les candidats d’un même parti. Les primaires n’ont cependant pas résolu le problème posé par le paradoxe d’Arrow. Dans tous les États fédérés, il y a plusieurs « petits candidats ». Leur présence peut changer le gagnant de l’élection.

En 2000, par exemple, lors du vote contesté de Floride, George W. Bush obtint 2 912 790 voix, Al Gore 2 912 253 (à peine 537 de moins) et l’écologiste Ralph Nader 97 488 voix. Si Nader n’avait pas été candidat (ou si les électeurs avaient pu mieux s’exprimer grâce à un meilleur système de vote), Al Gore aurait très probablement remporté le scrutin en Floride et donc l’élection présidentielle avec 291 voix du collège électoral contre 246 pour Bush.

En 2016, dans les swing states évoqués ci-dessus, le libertarien Gary Johnson a obtenu 207 043 voix en Floride (soit 2,2 % des suffrages de cet état), 3,6 % dans le Michigan, 3,6 % dans le Wisconsin et 2,4 % en Pennsylvanie. Et la Verte Jill Stein a obtenu 0,7 % en Floride, 1,1 % dans Michigan, 1,0 % dans le Wisconsin et 0,8 % en Pennsylvanie. Des scores très largement au-dessus des marges de victoire de Trump contre Clinton dans ces États. Si l’un ou l’autre n’avait pas été candidat, Clinton aurait peut-être été élue.

La situation est similaire en 2020. La libertarienne Jo Jorgensen pourrait obtenir [entre 2 % et 3 %] et le Vert Howie Hawkins entre 1 % et 2 % dans ces swing states. Plus amusant, le rappeur Kanye West, proche de Donald Trump, a indiqué le 6 août sur Fox News qu’il se présentait à la présidentielle de 2020 pour « siphonner » le vote noir à Joe Biden. Il est qualifié dans 12 États qui représentent 84 voix du collège électoral et est crédité selon certains sondages de 1 % à 2 %. Des marges suffisantes pour impacter le résultat.

Le paradoxe d’Arrow apparaît durant le processus des primaires lui-même. Quand Donald Trump a remporté les primaires républicaines de 2016, il avait une vingtaine de candidats plus ou moins modérés face à lui, et il est possible que le meilleur candidat a été éliminé tôt dans le processus à cause de la division des voix modérées.

Lors des primaires démocrates de 2020, quand Joe Biden s’est retrouvé largement devancé en nombre de super délégués par Bernie Sanders à la veille du Super Tuesday du 3 mars, tous ses concurrents du centre gauche (Pete Buttigieg, Amy Klobuchar et Beto O’Rourke) se sont retirés et lui ont apporté leur soutien. Dans le même temps, quoique distancée par Sanders en nombre de super délégués, Elizabeth Warren – qui se partage avec Bernie Sanders l’électorat dit « socialiste » – s’est maintenue. Cela a causé, le 3 mars, une large victoire de Joe Biden : dix États contre seulement deux pour Bernie Sanders. Suffisant pour lui assurer la nomination démocrate. Si les trois candidats modérés ne s’étaient pas retirés, ou si Elizabeth Warren avait pris la décision de se retirer en faveur de Bernie Sanders et si les électeurs de Warren s’étaient reportés sur Sanders, ce dernier aurait gagné cinq États de plus lors du Super Tuesday (Massachusetts, Maine, Minnesota, Oklahoma, Texas), aurait maintenu son avance sur Joe Biden, et aurait probablement gagné la nomination démocrate.

<span class="caption">États où Sanders aurait gagné si Warren s’était désistée lors du Super Tuesday et si ses partisans s’étaient reportés sur Sanders. Pour chaque État, le premier chiffre est celui du nombre de délégués au collège électoral obtenus par chacun des trois candidats. Le deuxième est le nombre de votes obtenus, en milliers de voix. Remarquez que l’allocation n’est pas proportionnelle et qu’il y a une prime au candidat arrivé en tête.</span> <span class="attribution"><span class="license">Author provided</span></span>
États où Sanders aurait gagné si Warren s’était désistée lors du Super Tuesday et si ses partisans s’étaient reportés sur Sanders. Pour chaque État, le premier chiffre est celui du nombre de délégués au collège électoral obtenus par chacun des trois candidats. Le deuxième est le nombre de votes obtenus, en milliers de voix. Remarquez que l’allocation n’est pas proportionnelle et qu’il y a une prime au candidat arrivé en tête. Author provided

Remède : le jugement majoritaire

La racine du mal n’est pas le collège électoral. Le coûteux processus des primaires n’a jamais été un remède. La source du problème est tout simplement le scrutin majoritaire qui, en forçant les électeurs à voter pour un seul candidat ou à s’abstenir, admet le paradoxe d’Arrow. Le jugement majoritaire est un nouveau mode de scrutin qui a été spécifiquement conçu au CNRS afin d’éviter les écueils des modes du scrutin traditionnel et en particulier le paradoxe d’Arrow. Cette méthode demande aux électeurs d’exprimer leurs opinions de façon bien plus précise qu’en désignant un seul candidat. Le bulletin de vote offre un éventail de choix et confronte l’électeur à une charge solennelle :

« Pour présider les États-Unis d’Amérique, ayant pris tous les éléments en compte, je juge en conscience que ce candidat serait : Excellent, Bien, Passable, Insuffisant, A Rejeter »

Voyons comment le système fonctionnerait et comment il changerait les résultats de l’élection.

L’élection présidentielle américaine de 2016 au jugement majoritaire

Nous avons eu la chance de découvrir qu’une question similaire au jugement majoritaire avait été posée dans un sondage du Pew Research Center en mars 2016. Cela nous permet de classer les candidats en lice lors des primaires démocrates et républicaines.

<span class="caption">Sondage Pew Research, 17-27 mars 2016, auprès de 1 787 votants inscrits. En anglais, les mentions utilisées par Pew Research étaient : Great, Good, Average, Poor, Terrible.</span> <span class="attribution"><span class="license">Author provided</span></span>
Sondage Pew Research, 17-27 mars 2016, auprès de 1 787 votants inscrits. En anglais, les mentions utilisées par Pew Research étaient : Great, Good, Average, Poor, Terrible. Author provided

Établir un classement des candidats à partir du jugement majoritaire est facile. Commencez à chaque bout de l’échelle d’évaluation et additionnez les pourcentages jusqu’à ce qu’une majorité des opinions soit atteinte. Prenons l’exemple de John Kasich : 5 % estiment qu’il serait « excellent », 5+28 = 33 % pensent qu’il serait « bien » ou mieux, et 33+39 = 72 % (soit la majorité) pensent qu’il serait « passable » voire mieux. Depuis l’autre bout, 9 % n’en ont jamais entendu parler, 9+7 = 16 % pensent qu’il serait « à rejeter », 16+13 = 29 % qu’il serait « insuffisant » ou pire, et 29+39 = 68 % (une majorité) pensent qu’il serait « passable » ou pire. Les deux modes de calcul aboutissent sur des majorités en faveur de la mention « passable », donc la « mention majoritaire » de Kasich est « passable ».

Le départage des candidats ayant la même mention majoritaire est déterminé par la taille des blocs pour ou contre leur mention majoritaire. Ainsi, selon le jugement majoritaire, les candidats qui arrivent en tête des opinions sont Kasich et Sanders.

Clinton et Trump arrivent en dernière position. Pourtant ce sont eux qui ont été désignés par leur parti. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que seulement 35 % des personnes interrogées aient répondu positivement à une question posée dans le sondage du Pew Research Center formulée ainsi : « Pensez-vous que les primaires ont été un bon outil pour qualifier les meilleurs candidats à l’élection présidentielle ? »

Pourquoi Trump est en meilleure position qu’en 2016

Dans un sondage du Pew Research Center datant de juin 2020, les « profils de mérite » de Joe Biden et de Donald Trump ont été les suivants.

<span class="caption">Sondage Pew Research, 16-22 juin 2020, auprès de 3 577 électeurs.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.pewresearch.org/politics/2020/06/30/publics-mood-turns-grim-trump-trails-biden-on-most-personal-traits-major-issues/)" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Pew Research Center, traduit par l’auteur">Pew Research Center, traduit par l’auteur</a>, <span class="license">Author provided</span></span>
Sondage Pew Research, 16-22 juin 2020, auprès de 3 577 électeurs. Pew Research Center, traduit par l’auteur, Author provided

Le gagnant du jugement majoritaire, conformément à la méthode de calcul présentée ci-dessus, est Joe Biden. Cependant, ce sondage révèle que Donald Trump est mieux apprécié qu’en 2016 (il obtient plus d’Excellent et de Bien) et que Biden semble moins apprécié que Hillary Clinton en 2016.

En regardant de plus près, le jugement majoritaire révèle une polarisation extrême en 2016 : 81 % des démocrates jugeaient Trump « à rejeter », alors que 73 % des républicains avaient la même opinion de Clinton. Contrairement à une opinion répandue, l’année 2020 (bien que très polarisée) semble un peu moins polarisée que 2016 car « seulement » 77 % des démocrates jugent Trump « à rejeter » (soit 4 % de moins qu’en 2016) et 61 % des républicains jugent Biden « à rejeter » (soit 12 % de moins que Clinton en 2016).

<span class="caption">Sondage Pew Research, 20-25 octobre 2016.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.pewresearch.org/politics/2016/10/27/1-views-of-the-candidates/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Pew Research Center, traduit par l’auteur">Pew Research Center, traduit par l’auteur</a>, <span class="license">Author provided</span></span>
Sondage Pew Research, 20-25 octobre 2016. Pew Research Center, traduit par l’auteur, Author provided
<span class="caption">Sondage Pew Research, 16-22 juin 2020.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.pewresearch.org/politics/2020/06/30/publics-mood-turns-grim-trump-trails-biden-on-most-personal-traits-major-issues/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Pew Research Center, traduit par l’auteur">Pew Research Center, traduit par l’auteur</a>, <span class="license">Author provided</span></span>
Sondage Pew Research, 16-22 juin 2020. Pew Research Center, traduit par l’auteur, Author provided

Les républicains se montrent beaucoup plus enthousiastes sur Trump en 2020 (42 % d’Excellent, 40 % de Bien) qu’en 2016 (22 % d’Excellent, 41 % de Bien). Inversement, les démocrates semblent beaucoup plus enthousiastes sur Clinton en 2016 (16 % d’Excellent, 56 % de Bien) que sur Biden en 2020 (11 % d’Excellent, 40 % de Bien).

Contrairement à ce que suggèrent certains sondages et analystes (qui se basent pour la plupart sur les résultats du scrutin majoritaire), Trump apparaît donc en bien meilleure position qu’en 2016 et Biden semble en plus mauvaise posture que Clinton à l’époque.

Peut-on mettre fin au scrutin majoritaire ?

Comme en 2016, beaucoup d’électeurs (21 % selon un sondage Pew Research n’apprécient ni le candidat démocrate, ni le candidat républicain et trouvent qu’aucun des deux ne ferait un bon président. Cependant, avec le scrutin majoritaire, ils seront forcés de choisir l’un des deux. Certains s’abstiendront, voteront blanc, ou voteront pour un petit candidat. D’autres décideront à la dernière minute en fonction des dernières informations assénées par les médias et/ou les réseaux sociaux. In fine, l’issue de l’élection sera largement déterminée par les fausses nouvelles, les événements spectaculaires, les stratagèmes politiciens, le décompte des votes par correspondance et les Cours suprêmes.

Or si le jugement majoritaire était utilisé au niveau de chaque État, les indécis, les admirateurs d’un petit candidat, les tenants du vote blanc et les abstentionnistes (rappelons qu’en 2016 la participation n’a été que de 54,5 %) pourraient voter et s’exprimer sans contredire leurs convictions. Si un électeur trouve l’un des deux candidats « insuffisant » et l’autre « à rejeter », son vote comptera et fera la différence. S’il trouve les deux candidats « à rejeter », son vote comptera et fera une différence. Avec le scrutin majoritaire, ces millions d’opinions sont ignorées et ne comptent pas.

Au lieu de forcer les électeurs à désigner des candidats qu’ils n’apprécient pas mais qui semblent mieux placés que les petits candidats qui ont leur préférence, il serait bien plus juste et démocratique de leur demander leur avis sur tous les candidats.

Le jugement majoritaire répond à toutes les contraintes à la fois. En plus de permettre aux électeurs de mieux s’exprimer et d’éviter le paradoxe d’Arrow, il minimise le vote stratégique. Et si le collège électoral est aboli, il rend caduc le processus des primaires. Plus besoin de dépenser des milliards de dollars et de diviser le parti pour ne garder qu’un seul candidat : tous les candidats peuvent se présenter sans filtre opéré par les partis, et le meilleur gagne. C’est plus simple, moins cher et plus démocratique.

Ces problématiques ne sont pas spécifiques aux États-Unis. Le scrutin majoritaire est utilisé partout : en France, en Europe, dans le monde entier. Ses résultats sont de plus en plus souvent contestés et suscitent la défiance des peuples. Pour protester contre les différentes manipulations et contre la qualité médiocre des élus que le système produit, beaucoup de citoyens ne votent plus, tandis que d’autres votent pour les extrêmes en espérant se faire entendre.

En conclusion, signalons qu’en France, le jugement majoritaire est promu par l’association Mieux Voter qui a développé un logiciel visant à faciliter son utilisation. Testé à l’occasion de plusieurs élections présidentielles, à partir de 2007, il a été utilisé avec succès, notamment lors d’une primaire citoyenne ouverte en 2016, et par une vingtaine de listes citoyennes pour classer leurs candidats et candidates aux élections municipales de 2020 (dont les maires de Bordeaux et d’Annecy). Le think tank Terra Nova a proposé une réforme électorale fondée sur ce principe, se trouve au cœur d’une proposition de constitution européenne et a été adopté par plusieurs partis politiques dont Generation.s et La République en Marche.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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