Débat : « Lady Sapiens », un nouveau stéréotype des femmes préhistoriques?

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<span class="caption">Une image extraite de la bande-annonce du jeu viséo &quot;Lady Sapiens&quot;.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.youtube.com/watch?v=0lBd2rMU3cg&amp;t=1s&amp;ab_channel=Francetvlab" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Youtube">Youtube</a></span>
Une image extraite de la bande-annonce du jeu viséo "Lady Sapiens". Youtube

L’idée que la femme paléolithique aurait été rabaissée par des siècles de préjugés misogynes constitue de nos jours une source d’inspiration inépuisable. La dernière œuvre dans cette veine, Lady Sapiens, qui réunit un jeu vidéo, un documentaire et un livre, bénéficie d’un large écho médiatique.

À première vue, pour toute personne soucieuse de l’émancipation féminine et de la promotion de la connaissance scientifique, il n’y a là que des motifs de réjouissance. Pourtant, Lady Sapiens véhicule une image des femmes de la préhistoire entachée de nombreux biais, en restituant ce qui apparaît bien davantage comme un fantasme contemporain que l’état réel de la connaissance scientifique. La femme paléolithique est ainsi dépeinte sous les traits d’une working woman émancipée, choisissant ses partenaires, contrôlant sa fécondité, accédant peu ou prou aux mêmes activités que les hommes et exerçant une influence sociale sur un pied d’égalité avec eux. Pour parvenir à ce résultat, l’exposé s’emploie à écarter tous les éléments qui pourraient suggérer ne serait-ce que la simple possibilité de la domination masculine.

Une présentation biaisée : la division sexuée du travail

Ainsi, la division sexuée du travail, qui constitue une dimension essentielle de cette domination masculine, est présentée comme faible voire absente dans les premières sociétés européennes d’Homo sapiens, entre 40 000 et 12 000 ans. Lady Sapiens insiste donc sur l’idée que les femmes chassaient de petits animaux et qu’elles participaient aux chasses collectives, ce qui est tout à fait vraisemblable. Toutefois, ainsi que le démontre l’observation de l’ensemble des chasseurs-cueilleurs connus en ethnologie, ce fait n’empêchait nullement les femmes d’être l’objet d’une série d’interdits d’une constance remarquable : celles-ci sont en effet presque universellement exclues du maniement des armes tranchantes ou perçantes. Hormis les Agta des Philippines, aucune population de chasseurs-cueilleurs connue n’a jamais permis aux femmes de manier lances et arcs et d’intervenir ainsi dans la mise à mort sanglante du gros gibier. Il y a donc un biais à prendre précisément ce peuple en exemple… en omettant de préciser qu’il se procurait ses produits végétaux auprès d’agriculteurs voisins, et qu’il était donc tout entier spécialisé dans l’acquisition de viande.

Le traitement des informations archéologiques procède du même déséquilibre. Si l’enquête est ardue en raison d’un nombre très réduit de squelettes, une étude datant d’une dizaine d’années a montré que les coudes droits masculins – et eux seuls – portaient la trace de jets répétés, ce qu’il est aisé d’interpréter par un parallèle avec les observations ethnographiques où les armes lancées, à l’aide d’un propulseur par exemple, sont maniées par les hommes.

Les auteurs de Lady Sapiens mentionnent certes cette étude… mais c’est pour aussitôt porter au pinacle une découverte faite il y a un an, qui aurait prouvé que « certaines femmes du Paléolithique supérieur, à l’égal des hommes, ont lancé des armes pour mettre à mort le gros gibier » (p. 235).

<span class="caption">Female Hunters of the Early Americas.</span> <span class="attribution"><span class="source">Sciences Advances, 2020, vl. 6, n°45, Matthew Verdolivo/UC Davis IET Academic Technology Services</span>, <span class="license">Fourni par l'auteur</span></span>
Female Hunters of the Early Americas. Sciences Advances, 2020, vl. 6, n°45, Matthew Verdolivo/UC Davis IET Academic Technology Services, Fourni par l'auteur

Pourtant, l’unique cadavre féminin découvert au Pérou, enterré avec des armes de chasse, n’a pu être sexué qu’avec une probabilité d’environ 80 %, un chiffre bien inférieur au seuil de confiance normalement requis, à savoir 95 %. Quant à l’affirmation des découvreurs selon laquelle 30 % à 50 % des chasseurs de l’Amérique ancienne étaient des chasseresses, elle repose sur un échantillon de seulement 27 individus parmi lesquels les données de 4 squelettes, dont 3 féminins, sont jugées fiables par les auteurs eux-mêmes. Une saine attitude scientifique imposerait donc qu’une étude prétendant, sur la base d’indices aussi ténus, dévoiler une réalité en rupture avec l’ensemble des observations ethnologiques soit accueillie avec la prudence qu’elle mérite.

Toujours concernant la division sexuée du travail, d’autres éléments évoqués ressortent de conclusions tout aussi hâtives. Ainsi, ces parures de la culture de l’Aurignacien, il y a environ 37 000 ans, dont la réalisation est attribuée aux femmes sur l’unique base de la petitesse des perles en ivoire qui les composaient. Il en va de même des célèbres mains négatives apposées sur les parois des grottes, et qui furent attribuées à des artistes féminins sur la base de l’indice de Manning, basé sur les proportions entre les doigts [Illustration 2]. Or l’anthropologie médico-légale a depuis lors montré que celui-ci ne pouvait être considéré comme une méthode sûre pour discriminer le sexe des empreintes de mains en art pariétal.

Rapt des femmes et polygamie

Lorsque le livre Lady Sapiens évoque une possible domination masculine, c’est sous deux angles essentiels : celui de la polygamie et du rapt des femmes. On lit ainsi que le rapt des femmes « ne répond probablement pas à une réalité anthropologique » (p. 88). Une intervenante concède néanmoins qu’il a pu être observé, tout en en minimisant la portée.

En réalité, le rapt des femmes est une des réalités les plus banales de l’ethnologie. Il a été amplement documenté dans les populations de chasseurs-cueilleurs, et traduit l’existence de droits unilatéraux des hommes sur les femmes.

Quant à la polygamie, on lit que « l’ethnographie des chasseurs-cueilleurs nous enseigne que la forme de relation privilégiée est la monogamie. C’est ce qui convient le mieux à une société où l’on ne peut pas être trop nombreux… » (p. 90). Cette manière de présenter les choses est pour le moins très orientée. Une écrasante majorité des sociétés de chasse-cueillette autorise la polygamie – parfois à des degrés très élevés – et presque toujours, en la réservant aux seuls hommes.

<span class="caption">Une famille Mangaridji (Australie), photographiée en 1912 par B. Spencer. L’homme, au centre, possédait au moins six femmes.</span> <span class="attribution"><span class="source">L. Hiatt, Arguments about Aborigines, p. Cambridge University Press, 1996, p. 74</span>, <span class="license">Fourni par l'auteur</span></span>
Une famille Mangaridji (Australie), photographiée en 1912 par B. Spencer. L’homme, au centre, possédait au moins six femmes. L. Hiatt, Arguments about Aborigines, p. Cambridge University Press, 1996, p. 74, Fourni par l'auteur

La domination masculine oubliée

Une fois minimisés ou écartés les éléments qui précèdent, les auteurs décrivent Lady Sapiens comme « une femme d’action », qui était possiblement une « femme de pouvoir » (p. 203). Les femmes du Paléolithique bénéficiaient donc d’un « statut privilégié » (p. 203) – selon le documentaire, elles étaient « respectées, honorées, vénérées ».

Or, la question essentielle demeure celle de la domination masculine, observée dans la grande majorité des sociétés humaines. Cette domination s’exprime avec une vigueur toute particulière en matière de droits matrimoniaux et sexuels, le mari pouvant à sa guise prêter ou répudier sa femme, tandis qu’elle ne disposait d’aucune espèce de droit équivalent. Dans bien des sociétés, elle était de surcroît légitimée par une religion dont les secrets étaient interdits aux femmes.

Pas un mot n’est dit sur ces coutumes, et donc sur la possibilité qu’elles remontent, sous une forme ou sous une autre, jusqu’à cette époque. On aurait beau jeu d’arguer l’absence de traces archéologiques : les droits sexuels ou matrimoniaux inégaux ne laissent aucune empreinte matérielle. En elle-même, l’absence d’indices archéologiques directs de la domination masculine ne permet donc aucune conclusion.

En fait, le message véhiculé par Lady Sapiens est qu’une femme impliquée « dans de nombreuses activités du quotidien, indispensables à la survie des siens » (p. 203) ne saurait être infériorisée. C’est pourtant là une vision démentie par toute l’histoire des dominations de genre et, au-delà, de l’exploitation du travail. Il n’est qu’à regarder notre propre société pour faire le constat qu’effectuer un travail utile n’est nullement un gage de reconnaissance, et encore moins de puissance sociale.

Le récit que tisse Lady Sapiens met en scène une version modernisée du mythe du matriarcat primitif où ce serait l’activité productive des femmes qui aurait assuré l’égalité des sexes. En réalité, dans la mesure où les lacunes de la documentation archéologique peuvent être éclairées par les observations ethnologiques, il est vraisemblable que les sociétés des sapiens du Paléolithique récent étaient marquées tant par la division sexuée du travail que par des niveaux plus ou moins élevés de domination masculine. Prétendre le contraire a sans aucun doute quelque chose de séduisant. Mais pour la science comme pour l’émancipation des femmes, les théories les plus séduisantes ne sont pas nécessairement les plus justes et, par conséquent, les plus utiles.

Cet article a été écrit avec la contribution de Fanny Bocquentin, Bruno Boulestin, Dominique Henry-Gambier, Jean‑Loïc Le Quellec, Catherine Perlès et Priscille Touraille.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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