Dédier des bouts de terre à la science

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local
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Sherbrooke — Sacrifier des bouts de sa terre agricole pour y planter des arbres : un geste souvent illogique pour des yeux de gestionnaire. Mais pour le producteur et agronome sherbrookois Daniel Breton, qui participe au nouveau projet-pilote de bandes riveraines élargies pour la Fiducie de recherche sur la forêt des Cantons-de-l’Est (FRFCE), il s’agit surtout d’un investissement pour l’environnement et l’agriculture de demain. Et peut-être même pour son entreprise, en fin de compte.

Alors que le nouveau Plan d’agriculture durable du gouvernement souhaite doubler les superficies agricoles aménagées, comme les bandes riveraines élargies, d’ici 2030, le Québec ne possède que très peu de connaissances sur cette pratique. En lançant un projet-pilote sur deux propriétés agricoles estriennes, la Fiducie de recherche sur la forêt des Cantons-de-l’Est espère dénicher une formule attrayante et clé en main qui permettra aux agriculteurs de maximiser les bienfaits pour les écosystèmes, tout en limitant les impacts négatifs de leur côté.

Déployé en zone chaude et en zone froide, soit chez M. Breton, qui produit du lait, des fourrages, du soya et des céréales, de même qu’à la ferme Bovi-Suisse à Stratford, ce projet est l’aboutissement de quinze ans de travaux, explique le chercheur pour la FRFCE Benoit Truax. « Ce qu’on a fait depuis 15-20 ans, ce sont des projets de plantation à haute densité. Là, on va faire des plantations à faible densité. On veut diminuer le nombre d’arbres plantés par ferme parce qu’il y a un coût à ces arbres, à les entretenir et à les planter. En même temps, on veut voir jusqu’où nos bandes peuvent être efficaces pour capter du carbone ou des nutriments. »

De pouvoir démocratiser ce genre de bandes riveraines à faible densité garantirait également un meilleur accès aux fossés et ruisseaux agricoles pour les producteurs, qui doivent s’y rendre à des fins de drainage ou de nettoyage, par exemple.

Afin de développer la formule idéale, la Fiducie évaluera notamment la survie, l’adaptation et la captation des nutriments de dix espèces d’arbres, soit deux résineuses et huit feuillues, à travers les cinq zones de terre que chaque producteur a cédées au projet. Dix cultivars de peupliers différents seront également plantés. « C’est bien beau de planter des arbres un peu partout, mais si on ne sait pas ce que font les espèces, on peut faire pire », établit M. Truax, qui étudiera par exemple le chêne blanc et le chêne bicolore, dont les exemples sont peu documentés dans la région.

Exploiter ses bandes

Daniel Breton, qui est aussi conseiller pour le Club agroenvironnemental de l’Estrie, n’y voit que du positif. « À travers mon métier, j’en ai vu des projets. J’ai aussi vu des ruisseaux et des cours d’eau qui ont été emportés ou maltraités avec les années. Du point de vue de l’environnement, on sait que la bande riveraine a son importance, maintenant. Est-ce qu’on doit développer divers types de bandes riveraines? Je crois que oui. »

Avec le projet-pilote, celui-ci tâte d’ailleurs le terrain en vue de capter davantage de carbone en plantant à plus grande échelle, par exemple sur un parcelle en friche qui n’a qu’un très faible potentiel agricole.

« Tant qu’à faire, je vais installer des essences qui vont avoir une valeur économique dans plusieurs années. Ce n’est pas que pour moi, c’est pour l’ensemble de la collectivité et pour la prochaine génération », réfléchit-il.

Même la bande riveraine pourrait éventuellement être exploitée, ajoute M. Truax. « On n’est pas des écologistes fanatiques. Ça empêcherait le monde de vivre. L’idée, c’est que la bande devienne utile pour tout le monde, tant que tu gardes des arbres dedans et que tu les remplaces. Rien n’empêche non plus de mettre des arbustes qui vont produire des fruits. »

La Fiducie de recherche sur la forêt des Cantons-de-l’Est a pour mission de restaurer l’environnement de tout le sud du Québec. Le projet de bandes riveraines agricoles se fait en parallèle d’un plus large projet démarré il y a deux ans et qui consiste à introduire neuf types de feuillus dans la région. Près de 2000 arbres ont été plantés dans 18 sites dans tout le gradient du sud du Québec.

Cependant, le projet-pilote de bandes riveraines n’a été démarré qu’avec « des fonds de tiroirs de donateurs » et l’implication bénévole des producteurs, prévient M. Truax. Davantage de financement devra être trouvé pour un déploiement à grande échelle du projet et pour réaliser les différents suivis.

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local, La Tribune