Loi sur la laïcité de l'État: «mon hijab n'est pas source de discorde» dit une prof

Stéphanie Marin
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MONTRÉAL — Une autre enseignante musulmane ayant témoigné mardi au procès de la Loi sur la laïcité de l'État a déclaré que son voile n'a aucun impact sur sa façon d'enseigner, et qu'il n'a jamais été source de tensions ni de discorde avec ses élèves et leurs parents.

Bouchera Chelbi enseigne l'anglais comme langue seconde depuis 12 ans à des élèves montréalais. Elle est aussi demanderesse dans l'une des quatre contestations de la Loi sur la laïcité de l'État.

«Je ne vis pas de conflit entre ma foi et la façon dont je dispose de mon enseignement», a-t-elle déclaré au juge Marc-André Blanchard de la Cour supérieure, au deuxième jour du procès.

L'origine de ses élèves, leur religion ou leur orientation sexuelle n'a aucun impact, dit-elle: «Je n'ai pas de parti pris envers les élèves. Il est important que tout le monde soit traité de façon égale.»

Elle assure n'avoir jamais dérogé à cette règle de professionnalisme et de neutralité.

Dans toute sa carrière d'enseignante au Québec, elle dit n'avoir rencontré de l'inconfort qu'une fois: il s'agissait d'un couple lesbien, mères de l'une de ses élèves. L'une d'elles n'était pas à l'aise, mais après une rencontre pour discuter des progrès de l'enfant, elle a dit: «je suis satisfaite», a rapporté Mme Chelbi, née en Algérie.

La Loi sur la laïcité de l'État — adoptée en juin 2019 par l’Assemblée nationale — interdit le port de signes religieux à certains employés de l’État lorsqu’ils sont dans l’exercice de leurs fonctions, dont les policiers, procureurs de la Couronne et gardiens de prison, ainsi qu’aux enseignants des écoles publiques du primaire et du secondaire.

Si Mme Chelbi peut encore aujourd'hui enseigner en portant son hijab — une clause de droits acquis l'y autorise car elle a été embauchée avant l'adoption de la loi — elle soutient que celle-ci brime ses aspirations car elle ne peut obtenir de poste de gestion, par exemple, tout en continuant de revêtir son voile.

«C’est comme si la réalité me frappait de plein fouet. C’est une porte qui se ferme», a-t-elle lancé au juge Blanchard.

Lorsqu'elle s'est fait lire des extraits de la déclaration sous serment d'une mère qui rapporte que sa fille a subi des pressions de porter le hijab de la part d'une enseignante voilée, Mme Chelbi a signifié son désaccord: «cette pression n'est pas correcte».

«On ne peut pas imposer le foulard. C'est aux parents de former leurs enfants selon leurs propres croyances.»

Quant à ceux qui disent que le foulard islamique asservit les femmes, elle répond qu'il ne l'a jamais empêchée de s'affirmer et de s'émanciper. Mais il la fait sentir «plus complète», tout en étant une façon de se réapproprier son corps.

La loi et son procès

Connue comme «le projet de loi 21» avant son adoption, cette loi ne fait pas l'unanimité et est contestée par plusieurs groupes qui tenteront lors de ce procès de la faire annuler, en tout ou en partie.

Lundi, trois enseignantes ont témoigné: deux musulmanes et une sikhe. Toutes trois portent des signes religieux. Devant le juge, elles ont parlé d'un sentiment d'être exclues de la société québécoise et d'une grande injustice. Pour elles, il est inconcevable de retirer leur hijab ou autres signes visibles de leur foi.

Les contestataires de la loi présenteront de nombreux arguments constitutionnels pour la faire invalider. Ils estiment notamment qu'elle est discriminatoire envers les minorités religieuses, dont les femmes musulmanes, qui seraient particulièrement visées par la loi, selon eux.

En l’adoptant, le législateur québécois avait invoqué la clause dérogatoire — souvent appelée «clause nonobstant» — pour mettre la loi à l'abri d'une contestation par ceux qui feraient valoir qu'elle est discriminatoire et contraire à la Charte canadienne des droits et libertés, notamment à ses articles 2 et 15 qui protègent la liberté de religion et le droit à l'égalité.

Tous les témoins de faits ont été appelés à la barre par ceux qui contestent la loi. Au cours des prochains jours, ce sont plusieurs témoins experts qui seront entendus. Par la suite, le procureur général du Québec défendra sa loi et appellera ses propres témoins.

Mardi, le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, a réitéré, en point de presse à Québec, que la loi a été validement adoptée par l'Assemblée nationale et représente ainsi la volonté de la nation québécoise.

«Et il appartient aux élus de la nation québécoise de choisir de quelle façon les rapports entre l'État et les religions s'appliquent», a-t-il poursuivi.

Il a promis de défendre la loi «devant toutes les instances judiciaires».

D'ailleurs, lundi, au jour un du procès, le juge Blanchard avait déclaré en guise d'introduction qu'il n'était pas assez naïf pour croire que la contestation de la loi allait s'arrêter avec son jugement. Des appels sont d'ores et déjà anticipés.

Stéphanie Marin, La Presse Canadienne