Des chiots vendus à des prix exorbitants

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2400 $. 3500 $. Qui dit mieux? 4500 $. Alors qu’il y a une quasi-pénurie de chiots chez les éleveurs et dans les SPCA, ces adorables petites bêtes se vendent à des prix exorbitants sur les sites de petites annonces. Ceux qui œuvrent dans le secteur des animaux domestiques ne se gênent plus pour dénoncer ce qu’ils qualifient d’«usines à chiots modernes» qui font vraisemblablement aujourd’hui des affaires d’or.

Les prix élevés s’expliquent par une demande qui dépasse largement l’offre. En ce moment, les éleveurs responsables – ceux qui sont respectueux de la génétique, du comportement, que l’animal est vacciné et qu’il est en bonne santé – ont des listes d’attente pour les deux prochaines années, résume Jean-Marc Léveillé, le président d’ANIMA-Québec, une organisation qui certifie les élevages.

«Si un éleveur est capable de répondre à la demande, c’est parce qu’il y a une femelle quelque part qui fait de la gestation en quantité industrielle pour pouvoir produire des chiots, tranche-t-il. L’opportunité se traduit par de l’abus.»

Acheter ces animaux à travers les petites annonces, «c’est la pire façon d’entretenir ce qu’on appelle les usines à chiots», a estimé M. Léveillé en entrevue, une opinion est partagée par les nombreux intervenants du secteur, dont plusieurs SPCA, avec qui La Presse Canadienne s’est entretenue.

Les usines à chiots recrutent désormais des particuliers qui agissent comme des sous-traitants qui conservent une part des ventes. «On va te prêter une femelle, illustre Jean-Marc Léveillé. On va la mettre en gestation. Vous allez voir des petits chats ou des petits chiens apparaître. Ça va être l’fun.» Cette proposition, bien que ludique, passe toutefois sous silence le fait que les femelles seront «drôlement malmenées» avec plusieurs portées chaque année.

Alors, quoi faire si on veut un animal domestique? «Notre recommandation, en ce moment, c'est de ne pas adopter», répond le Dr Michel Pepin de l’Association des médecins vétérinaires du Québec du tac au tac. «Tous les chiens que vous allez retrouver sur Kijiji et Les Pacs, c'est toujours assez suspect, affirme-t-il. Et les chiens sont beaucoup trop chers pour ce qu'ils valent en ce moment.»

Acheter un chien chez un «bon éleveur» a généralement pour avantage qu’il est suivi par un vétérinaire. «Chaque race à ses problèmes, a expliqué Dr Pepin. Les chiens sont suivis jusqu'à l'âge de deux ans. Ils ont eu des radiographies. Il y a un certificat comme quoi ils sont en santé. Souvent, il va être déjà stérilisé. Il va y avoir des garanties aussi. Tu vas avoir son arbre généalogique. Tu sais qui est le père, la mère.»

Et ce n'est pas que la génétique, renchérit Dr Pepin. «Il y a tellement de problèmes depuis quelques années de chiens qui mordent, d'agressivité. C'est parce que ces chiens ont été élevés parce qu'ils sont beaux, mais les comportements, on s'en sacrait. S'ils n'ont pas vu d'enfants, ils n'ont pas vu d'humains avant deux, trois mois, ils ont été vendus rapidement quand ils sont jeunes, ça va être des bombes à retardement.»

Plusieurs annonces actuellement disponibles sur Kijiji, une plateforme de petites annonces en ligne qui se décrit comme étant «la plus grande au Canada», devraient soulever des drapeaux rouges selon Jean-Marc Léveillé d’ANIMA-Québec.

Par exemple, le cas d’un vendeur offrant un croisement entre un Border collie et un Caniche royal à 3500 $. «Orienté sur le look, un prix hors norme et aucune information sur l’élevage, les vaccins, les problèmes, le caractère», a-t-il noté. Et que dire d’une autre annonce où «Jp» de Saint-Eustache vend pour un prix «non négociable» de 6000 $ une femelle Bouledogue français qui n’est pas opérée. «Possiblement vendue pour cause de tares génétiques. Aucune alimentation fournie. Prix dérisoire. Ne devrait pas dépasser les 2500 $.»

Les prix demandés pour des chiens sur les petites annonces sont ridiculement élevés de l’avis de plusieurs éleveurs qui soulignent aussi que les acheteurs n’ont «aucune idée» de ce qu’ils achètent réellement, même si on leur dit que c’est un chien pure race.

«C’est comme si qu’on disait qu’une auto vaut 400 000 $, s’insurge Julie Sansregrets, une éleveuse de Braques hongrois, à Saint-Lazare, à l’ouest de Montréal. C’est démesuré. Ça ne vaut pas ça. La seule raison pour laquelle ils sont à ce prix-là, c’est à cause de la demande.»

Selon elle, un chien croisé «ne vaut pas plus de 500 $», soit l’équivalent de ce que les soins vétérinaires coûtent environ. Quant à un chien pure race, lorsque ça en est vraiment un, il pouvait coûter environ 2500 $ avant la pandémie, a-t-elle indiqué. L’écart de prix s’explique par le coût de l’achat de sperme, payer pour le service d’accouplement du mâle, l’étude de l’arbre généalogique du chien, rémunérer l’aide d’autres éleveurs et organiser un programme de socialisation rigoureux.

Elle suggère aux futurs acheteurs d’aller se renseigner sur le site du Club canin canadien à propos de ce qu’ils doivent rechercher chez un éleveur.

Louise LaBranche, une éleveuse de la région de Sherbrooke, tient un discours similaire, estimant être «choquée» de voir les gens se faire avoir. Selon elle, les petites annonces, «c’est le festival des usines à chiots, des éleveurs de fond de cour».

«Ils ne font pas de tests génétiques, lance-t-elle. Ces gens-là, ça accouple. Je viens d’aller faire un examen à Québec. J’ai fait deux heures et demie de route pour tester un mâle qui va être reproducteur.»

À notre demande, Kijiji, a calculé que les recherches des mots «chaton», «chien» et «chiot» ont augmenté de 106 % à 141 % lors de la première vague de la pandémie. Un peu comme la courbe des cas de COVID-19, les recherches ont par la suite diminué durant l’été avant de réaugmenter presque d’autant au cours des derniers mois.

En entrevue avec La Presse Canadienne, Kent Sikstrom, un porte-parole de l’entreprise torontoise, a d’abord dénoncé les «individus sans scrupules, les fraudeurs, les criminels», qui opèrent des usines à chiot.

Il a indiqué que Kijiji impose des frais pour publier ce type d’annonce, ce qui, dit-il, permet d’identifier les vendeurs et décourage les personnes malhonnêtes puisque ces dernières seraient réticentes à fournir leurs coordonnées de paiement. De plus, la plateforme a recours à l’intelligence artificielle pour repérer les annonces suspectes et qu’une équipe de modérateurs travaillent également dans l’ombre.

Bien que Facebook, un autre joueur majeur dans le secteur, interdit l'achat ou la vente d'animaux sur sa plateforme «Marketplace», M. Sikstrom a expliqué que Kijiji veut offrir un endroit aux «innombrables» refuges, éleveurs et familles où ils peuvent publier une annonce pour trouver un toit à leurs animaux.

Le porte-parole a toutefois été incapable d’identifier un refuge ou une SPCA qui publie des annonces sur son site. Il a d’abord cité ANIMA-Québec, qui n’est pas un refuge et dont le grand patron assure n’avoir «pas du tout travaillé» avec Kijiji au fil du temps et qui «décrie fortement toute vente d’animaux sur Kijiji». M. Sikstrom a ensuite nommé la SPCA de l’Ontario, avant de préciser que l’organisme diffuse une campagne éducative.

En fait, toutes les SPCA du Québec et tous les éleveurs avec qui La Presse Canadienne a discuté du sujet ont dénoncé les sites de petites annonces. La SPCA de l’Ontario a pour sa part refusé d’accorder une entrevue et de dire si elle croit que Kijiji devrait permettre la vente d’animaux.

Dans une déclaration écrite en anglais, l'organisme confirme que Kijiji fait la promotion de ses programmes, ses services, ses événements spéciaux et des animaux mis en adoption sur son site web dans le cadre d'un partenariat. La SPCA a aussi indiqué qu'elle conseille Kijiji et qu'elle est satisfaite du travail fait par l'entreprise pour promouvoir des façons responsables de reloger les animaux.

- Texte de l'Initiative de journalisme local.

Michel Saba, Initiative de journalisme local, La Presse Canadienne