Du choléra à la Covid-19, comment les grandes épidémies ont inspiré les compositeurs

Louis Brouillette, Chargé de cours en musicologie, École de musique, Université de Sherbrooke
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Des événements précis ou des comportements nouvellement adoptés au temps des grandes épidémies sont à l'origine d'œuvres musicales. Shutterstock

Les grandes épidémies et pandémies ont inspiré – et inspirent encore – les compositeurs depuis des siècles. Du choléra à la Covid-19, en passant par la syphilis, la tuberculose et le sida, ces maladies infectieuses ont influencé plusieurs compositeurs, et parfois de façon inusitée.

En tant que musicologue effectuant actuellement des recherches sur la création musicale au temps de la Covid-19, il m’est apparu opportun d’élargir mon champ d’expertise en vérifiant comment les compositeurs des siècles précédents ont réagi aux grandes épidémies.

Des œuvres « codées »

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, quelques compositeurs ou improvisateurs ont utilisé un système codé digne des services secrets. Ils ont associé chacune des lettres de mots comme « corona » ou « hôpital » à des notes de musique (A=La, B=Si, C=Do, et ainsi de suite) et ont écrit des œuvres à partir du motif musical qui en résulte.

En mars 2020, par exemple, le pianiste français Camille Taver a diffusé une vidéo dans laquelle il improvise une énergique pièce à partir du mot « corona » (qui correspond aux notes Do, La, Ré, La, Sol, La). À l’époque baroque, Bach utilisait déjà un système similaire afin de cacher dans ses œuvres sa signature musicale formée de quatre notes (B=Si bémol, A=La, C=Do, H=Si).

D’autres compositeurs ont développé durant la pandémie des systèmes de correspondances plus complexes. Le terme « Covid-19 », par exemple, a été transformé par le compositeur d’origine grecque Nicholas Papadimitriou en un thème de neuf notes.

Les quatre premières notes (Do, Mi bémol, Sol bémol et Si double bémol) forment un accord qui est normalement noté par le code « C0 ». Les lettres V et I ainsi que les chiffres 1 et 9 sont associés, pour leur part, à des degrés de la gamme de Do (V=Sol, I=Do, 1=Do, 9=Ré). Quant à la lettre D, elle désigne la note Ré, comme dans les systèmes anglais et allemand de notation de la musique.

Au Canada, les Jeunesses musicales ont contribué à l’explosion de compositions musicales utilisant des mots cachés. À la suite d’un concours lancé en avril 2020, des musiciens de moins de 30 ans ont créé plus de 150 œuvres sur les notes Do, Mi, Si, La, Do, Ré qui correspondent par homophonie à l’expression « domicile adoré ».

Mendelssohn et le choléra

Des événements précis ou des comportements nouvellement adoptés au temps des grandes épidémies sont également à l’origine d’œuvres musicales. En vue de célébrer de façon glorieuse la fin de l’épidémie de choléra de 1831 à Berlin, Fanny Mendelssohn a composé la cantate religieuse Cholera Musik.

Cette œuvre d’environ 35 minutes est une des pièces les plus ambitieuses de cette prolifique compositrice du 19e siècle. La création s’est déroulée lors d’un concert privé organisé à son domicile, et ce, malgré le grand nombre de musiciens nécessaires à l’exécution (un choeur à huit voix, un orchestre et quatre chanteurs solistes).

La désinfection des surfaces a inspiré une pittoresque composition au pianiste américain Jeff DePaoli, en mars 2020. Dans sa courte pièce Étude coronavirus pour piano et lingette désinfectante, la musique naît des mouvements du pianiste qui désinfecte son instrument.

À l’image des indications humoristiques de Satie, DePaoli a intégré dans sa partition des expressions comme « col Purello » et « cloroxissimo » (en référence à la marque Purell et au chlore). Dans les deux dernières mesures, il a écrit « senza infezione » et « secco » afin d’indiquer qu’au terme de la pièce, le piano est bien désinfecté. L’œuvre ne provoque donc pas seulement le rire du public, mais aussi de l’interprète !

D’autres compositeurs ont mis en musique les sentiments et les émotions induits par les grandes épidémies. Dans son album de musique néoclassique Hibernation sorti en novembre 2020, le pianiste québécois Marc-André Pépin fait référence aux réactions provoquées par la pandémie de Covid-19, notamment face au premier confinement et au déconfinement. La pièce Fausse joie évoque d’ailleurs la joie du déconfinement mêlée à la frustration de certaines contraintes qui perdurent.

L’opéra : entre réalité et fiction

Quelques opéras exploitent le thème des grandes épidémies comme sujet principal et d’autres, comme toile de fond. L’opéra Covid van tutte, créé en août 2020 par l’Opéra national de Finlande, raconte de façon humoristique le quotidien des Finlandais ponctué par les conférences de presse du gouvernement et des experts au sujet de la Covid-19.

Cet opéra, voué au succès, fait figure d’exception dans le répertoire moderne, car son livret a été entièrement rédigé en 2020, mais sa musique provient presque exclusivement de l’opéra bouffe Cosi fan tutte de Mozart, créé 230 ans plus tôt.

Deux opéras abordent rétrospectivement deux autres grandes épidémies avec un soupçon de surnaturel. Dans Lanzelot (1969) de l’Allemand Paul Dessau, le choléra est éliminé grâce à un dragon dont le feu permet de faire bouillir l’eau, mais qui, en échange, demande chaque année de sacrifier une jeune fille. Quant à l’opéra Angels in America, créé en 2004 par le Hongrois Peter Eötvös, il met notamment en scène des anges et des homosexuels new-yorkais des années 1980 atteints du sida.

Le thème de la tuberculose est évoqué en filigrane tout au long de deux des opéras les plus populaires : La traviata de Verdi et La bohème de Puccini. Inscrits dans un courant de réalisme teinté de romantisme, ces deux opéras et les œuvres littéraires sur lesquels ils sont fondés (La dame aux camélias, 1848, et Scène de la vie de bohème, 1851) excluent toute notion de surnaturel et incluent chacun un joli personnage féminin qui succombe à cette maladie.

Avant la découverte du bacille de Koch en 1882, la plupart des gens croyaient que la tuberculose était héréditaire plutôt que contagieuse. Ainsi, ni le livret de La traviata ni celui de La bohème ne rapporte des mesures de désinfection, de distanciation ou d’isolement du malade.

Des symptômes inspirants

Des symptômes graves chez certains musiciens infectés durant une épidémie ou une pandémie ont mené à l’éclosion ou à l’interruption d’une carrière en composition.

Destiné à devenir peintre comme son père, Francesco Landini a plutôt embrassé une carrière en musique, notamment comme compositeur, à la suite d’une cécité provoquée par la variole. À l’opposé, les symptômes invasifs de la syphilis de Donizetti l’ont empêché d’accepter de lucratifs contrats de composition d’opéras et sont la cause de son trépas.

Quelques symptômes ont influé sur certaines compositions. Des symptômes d’acouphène provoqués par la syphilis ont, par exemple, été mis en musique par Smetana avant que celui-ci ne succombe à cette maladie huit ans plus tard. Vers la fin de son autobiographique Quatuor à cordes n0 1, aussi appelé De ma vie, le compositeur demande au premier violon de jouer un Mi suraigu pendant environ six secondes. Dans une lettre adressée à un ami, Smetana révèle que cette note dérangeante lui rappelle une sonnerie fatidique que percevait son oreille deux ans auparavant, annonçant sa surdité.

La dernière composition pour piano de Schumann serait inspirée d’une hallucination sonore déclenchée par sa syphilis. Deux semaines avant son internement dans un hôpital psychiatrique, des anges auraient chanté au compositeur une musique qu’il aurait aussitôt transcrite. Il s’agit du thème des Variations en Mi bémol majeur. Cette œuvre est aujourd’hui connue sous le titre Variations fantômes.

En somme, ce panorama de musiques composées en temps d’épidémie ou de pandémie montre à quel point le contexte de création peut influencer une composition musicale.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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