Elections : ces rituels de campagne bouleversés par la crise

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À l’approche des élections régionales et des déclarations de candidats tous azimuts, les interrogations quant à la tenue d’une campagne électorale « normale » persistent. Les élections rythment la vie politique dans les démocraties représentatives et si, en France, l’horizon de la campagne présidentielle surdétermine l’activité des acteurs du champ politique français, l’organisation et les répertoires de mobilisation de campagnes électorales davantage localisées sont cruciaux pour comprendre les petits rituels de vie politique et de ses acteurs.

C’est dans cette optique que j’ai mené une étude durant six années lors d’une campagne municipale (celle de 2014). Elle donna lieu en 2021 à la publication de l’ouvrage Le travail électoral. Ethnographie d’une campagne à Paris. Cette analyse permet de voir qu’une campagne électorale s’organise autour d’une différenciation entre des temporalités d’une part et se déploie par l’usage de pratiques de mobilisation codifiées d’autre part.

Six moments clefs

Pour comprendre l’étendue temporelle d’une campagne, l’on peut distinguer entre six moments : l’avant-campagne (s’y prépare discrètement la campagne dans les organisations partisanes), la pré-campagne (lorsque les mobilisations commencent d’être médiatisées, se nouent les alliances et se stabilisent les candidatures), la campagne proprement dite (où les pratiques de campagne sont intensifiées), puis le vote (un moment où les mobilisations continuent), la post-campagne (temps des interprétations de la campagne et de la répartition des positions) et l’après-campagne (où s’atténuent progressivement les effets de la campagne elle-même sur le champ politique).

Ce séquençage schématique (les temporalités pouvant s’emboîter selon les acteurs) illustre la diversité des formes du travail électoral, dont font partie des activités qui ne sont pas toujours perçues comme reliées à la configuration de campagne.

Mais l’on peut dire que ce sont surtout les pratiques de campagne qui donnent sa forme visible à une campagne. Une campagne est structurée par des répertoires d’action routinisés. Elle s’articule autour de rites de campagne qui ne sont pas figés et qui sont plus ou moins publics. Si leurs effets sur les résultats électoraux apparaissent limités, ils sont décisifs dans le cadre d’une compétition équilibrée.

Le point commun des campagnes – qu’elles soient nationales et centrées sur les images télévisées et la médiatisation de grands événements comme les meetings des campagnes présidentielles ou axées sur des techniques de campagne de proximité – est qu’elles visent à construire un lien avec les électeurs. Les techniques de mobilisation peuvent revêtir des significations différentes selon les univers militants qui en font des usages eux aussi différenciés.

Un triple triptyque de techniques

Concrètement, le travail de campagne local s’incarne dans un triple triptyque de techniques : les rassemblements (réunions, cafés politiques, réunions d’appartement), les déploiements (marchés, tractages, porte-à-porte) et la campagne scripturale (campagne visuelle par le biais de l’affichage, campagne textuelle axée sur la diffusion de documents de campagne, et campagne numérique).

Cela explique aussi que les campagnes soient dominées par les organisations partisanes dominantes, malgré l’affaiblissement de ces dernières : elles seules disposent des ressources nécessaires à la mise en œuvre effective de l’ensemble des rites de campagnes (quelques dizaines de milliers d’euros pour les campagnes locales des grandes listes, largement issus des subventions publiques).

En outre, les campagnes sont un moment essentiel de la vie partisane. Les partis politiques escomptent des effets des campagnes sur les résultats électoraux et sur l’obtention de positions électives et de ressources liées aux conquêtes (financements publics, contrats de collaborateurs, contrôle de canaux de distributions de biens). Les campagnes sont ainsi des configurations de mobilisation, et principalement de remobilisation d’une clientèle électorale (pour laquelle les candidats peuvent réactiver des liens d’allégeance), d’établissement de relais.

Les rites de campagnes sont ainsi territorialisés, puisque la plupart des candidats mettent en scène, par le biais de pratiques gestuelles et discursives, un rapport de proximité avec le territoire dans lequel ils se présentent (là encore quelle que soit l’échelle), en faisant part d’une revendication d’appartenance, d’une autochtonie, et/ou par des formes de célébration dudit territoire. De manière significative, même à Paris où la circulation de la population est importante, les candidats tentent fréquemment de construire un lien symbolique avec l’arrondissement dans lequel ils se présentent (liens familiaux, professionnels ou politiques mis en scène, mentions des lieux d’études et parfois de la durée de la résidence dans le territoire).

Bouleversement sanitaire

Les campagnes électorales reposant sur l’observance de rites, la pandémie de Covid-19 a eu un impact sur le faire-campagne dans différents contextes, de nombreux scrutins étant reportés ou perturbés par exemple. En France, la campagne municipale de 2020 a été très tardivement affectée (durant les deux dernières semaines de la campagne du premier tour et dans l’entre-deux-tours), puisque la fin de la campagne officielle pour le premier tour eut lieu le lendemain de l’annonce d’un premier confinement mis en place à partir du surlendemain du scrutin.

Il n’en est pas de même pour les élections régionales et départementales de 2021, qui ont été reportées (de mars à fin juin) et pour lesquelles maints rituels de campagnes ont été suspendus. Les meetings, les cafés politiques, les réunions d’appartement sont particulièrement concernés, mais aussi les tractages sur les marchés et généralement toutes les actions de campagnes incluant des interactions directes. C’est donc une campagne a minima et courte, durant laquelle les mobilisations sont parfois adaptées (avec par exemple des événements en plein air).

Si les rituels de campagne sont suspendus, la pandémie peut avoir comme conséquence de favoriser l’essor des techniques de campagne numériques, qui forment autant de nouveaux rituels (usages renouvelés et sophistiqués d’Internet en général et des réseaux sociaux en particulier, utilisation du big data, porte-à-porte téléphonique, rationalisation des campagnes par le biais de logiciels et utilisation de nouvelles applications à des fins de campagne). Par le biais des campagnes virtuelles est recherchée une forme de proximité, mais aussi une modernisation de rituels anciens par le biais de la visioconférence.

En revanche, à partir de 2022, l’on peut cependant formuler l’hypothèse d’une concomitance entre cette numérisation accentuée des campagnes électorales et un retour aux pratiques traditionnelles ritualisées.

Crise du lien électoral

Eu égard à leur technicité et à la diversité des rites, les campagnes sont de plus en plus professionnalisées, qu’elles soient locales ou nationales. Cette professionnalisation va de pair avec une ritualisation marquée : loin d’être obsolètes et uniquement en perpétuelle transformation, les pratiques électorales rituelles, dans des contextes démocratiques relativement pacifiés, apparaissent au cœur des pratiques des acteurs considérées comme indispensables au faire-campagne.

Tout se passe comme si faire campagne, effectuer un travail électoral, était devenu un élément central du jeu démocratique, au risque de la routinisation, mais aussi de l’instabilité, tant le rite est exigeant. La ritualisation des campagnes électorales peut être vue comme un processus majeur dans les démocraties représentatives, qui peut être perçu comme actant une déconnexion croissante entre représentants et représentés. Si l’on peut dire d’une certaine manière que la démocratie est une sorte de « religion » avec ses cultes et ses rites (comme le capitalisme pour le philosophe allemand Walter Benjamin), sa ritualisation porte peut-être en elle des risques de perturbation par le biais de phénomènes de désacralisation.

Elle peut accréditer l’impression d’un caractère immuable et immobile des pratiques politiques, de confiscation du rite par quelques grandes entreprises politiques, et d’accaparement des mandats électifs par des élites professionnalisées. Une partie de l’univers politique, particulièrement des entreprises politiques personnelles cherchant à rompre avec les codes dominants du champ politique et/ou des partis protestataires, peut chercher à tirer bénéfice des contestations des significations du rite. Mais les campagnes électorales peuvent aussi trouver dans cette contestation des sources de relégitimation.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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