En Alberta, tensions palpables entre le gouvernement provincial et le service de santé publique

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À l’heure où la propagation du virus gagne du terrain en Alberta, la collaboration entre les représentants du gouvernement provincial et ceux du service de soins en santé fait défaut pour lutter contre la pandémie, comme l’indique CBC.

Cette semaine, la chaîne nationale en anglais a révélé des tensions en se procurant certains documents confidentiels et des enregistrements audio. Ubaka Ogbogu, professeur associé en droit à l’Université de l’Alberta, a eu accès à ces documents stipulant que des recommandations faites par la médecin en chef, la Dre Deena Hinshaw, avaient été ignorées par le premier ministre, Jason Kenney.

Il explique aussi que les agissements de « certains membres des opérations du cabinet du premier ministre interfèrent avec les activités de certains membres de l’équipe de soins en santé. Le gouvernement pense que les Albertains doivent être responsables d’eux-mêmes ».

Or, des membres de l’équipe médicale ont exprimé leur mécontentement auprès des membres du cabinet, expliquant que cette méthode d’autoresponsabilisation auprès des Albertains était inefficace, chiffres à l’appui. En effet, dans les transcriptions auxquelles M. Ogbogu a eu accès, certains collaborateurs de l’équipe de la Dre Hinshaw se disaient stressés et fatigués par le nombre croissant de cas.

Il explique aussi, sans entrer dans les détails, que la Dre Hinshaw aurait agi différemment à propos du port du masque et des tests pratiqués dans la province. Le manque de collaboration entre les deux parties paraît pour lui évident, démontrant que le gouvernement priorise l’économie.

Division au sein des représentants

Noël Gibney, médecin urgentiste, dit ne pas être étonné par ces révélations. « C’est ce que nous soupçonnions depuis un certain temps », déclare-t-il. « Cela explique pourquoi le gouvernement de l’Alberta prend des décisions aussi dangereuses », ajoute-t-il.

M. Gibney était l’un des 79 médecins qui avaient signé une lettre au premier ministre, voilà plusieurs semaines, le pressant d’établir un confinement total à l’instar du Manitoba.

Selon le médecin, la situation de la Dre Hinshaw est délicate. « Je la vois comme un otage de M. Kenney. Elle est dans une situation où elle doit accepter la position du gouvernement ou démissionner. C’est là où elle est rendue en ce moment », dit-il.

Cette fuite dans les médias est le signe aussi, selon lui, d’un désaccord au sein même de l’équipe de lutte contre la COVID-19, et pas seulement avec les représentants du gouvernement.

« L’équipe de santé publique n’est pas unie. Certains membres sont en désaccord avec ce que le gouvernement fait, mais aussi avec la Dre Hinshaw, qui ne conteste pas assez, selon eux,ce qui se passe », résume-t-il.

Rupture du lien de confiance

Dans son point de presse de jeudi et sur son compte Twitter, la médecin en chef, elle, n’a pas caché sa déception devant cette fuite dans les médias et le sentiment de trahison qui l’habite.

« Je suis déçue que des conversations internes confidentielles aient été diffusées, ce qui constitue une violation du serment public et du code de conduite. Ces réunions devraient être un espace sûr, où les fonctionnaires peuvent avoir des conversations et des débats francs et continus », a affirmé la Dre Hinshaw.

Lors de son point de presse, elle a aussi précisé que ces indiscrétions feraient l’objet d’une enquête. Un coup d’autant plus rude à accuser pour la médecin en chef que la fuite de ces informations provient directement de l’un des membres de son équipe. Elle dit pour le moment ignorer qui en est à l’origine.

Un comité consultatif de la COVID-19

Pour le moment, le Dr Noël Gibney et le Dr James Talbot, ancien médecin hygiéniste en chef de l’Alberta, coprésident un comité consultatif de la COVID-19 qu’ils ont formé avec l’Association du personnel médical de la zone d’Edmonton.

Cette initiative regroupe plus de 1700 médecins actifs. « Nous avons des membres représentant un certain nombre de spécialités qui participent à l’intervention contre la COVID », précise-t-il.

Ils souhaitent, par cette démarche, « répondre aux actions (et à l’absence d’actions) du gouvernement provincial ainsi qu’informer continuellement le public et les médias sur la lutte appropriée à mener contre cette pandémie mortelle ».

Contactée par Le Devoir au sujet de ces divulgations dans les médias anglophones, Christine Myatt, l’attachée du premier ministre Jason Kenney, a renvoyé la balle à la Dre Hinshaw. « La Dre Hinshaw a longuement abordé ce sujet lors de son point de presse », a-t-elle dit.

En date du 27 novembre, l’Alberta comptabilisait 14 217 cas actifs de COVID-19 et 519 morts liées à cette maladie.

Hélène Lequitte, Initiative de journalisme local, Le Devoir