En Algérie, le management des entreprises contribue à la montée en puissance de la démocratie

Gilles Lambert, Professeur en Sciences de Gestion, Université de Strasbourg
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Ces dernières années, l’Algérie a été marquée par de nombreuses mobilisations populaires portant sur des enjeux de politique interne et internationale, mais également sur des enjeux sociaux et économiques. Les manifestants se prononçaient alors en faveur de processus institutionnels plus démocratiques.

Une volonté que l’on retrouve parallèlement en entreprise, comme nous avons pu l’observer dans nos recherches récentes. Il en ressort que les entreprises algériennes, confrontées à la recherche de l’excellence internationale, tentant généralement de combiner l’éducation et l’apprentissage de nouvelles pratiques de management avec cette aspiration profonde pour des processus institutionnels plus démocratiques.

L’espace de l’entreprise et celui des institutions politiques restent poreux dans toutes les évolutions sociétales. Parfois, les usages et les pratiques naissantes devancent les évolutions qui ont lieu dans les rapports de pouvoir présents au sein des entreprises.

Une étude sur les entreprises dans le grand Est (très influencées par le protestantisme sous l’influence de la Réforme) du XVIIe siècle à nos jours, fait par exemple état de chartes régissant le fonctionnement intérieur de ces organisations. Il y apparaît que jusqu’au début du XXe siècle, les journées de travail de plus de 10 heures sont souvent assorties d’une interdiction de pauses. Mais parfois les leviers de l’histoire s’inversent. C’est ce que nous percevons pour l’Algérie depuis plusieurs années.

Le management au service de la démocratie

Si dans l’espace public, les Algériens sont des citoyens libres de voter, de s’exprimer et de s’associer, qu’en est-il dans l’entreprise ? Sont-ils sommés d’obéir ou ont-ils la possibilité de participer aux décisions ? Le syndicaliste français Hyacinthe Dubreuil (auteur de nombreux ouvrages sur l’organisation des entreprises) dénonçait, dès le début des années 1930, le grand écart entre la libération du citoyen, permise alors par la démocratisation des institutions et le statut des salariés considérés selon l’auteur comme des corps étrangers dans l’entreprise.

Un siècle plus tard, paradoxalement, il semble qu’en Algérie, comme dans de nombreux autres pays, le mouvement ait suivi un cheminement inverse, et que l’évolution du management des entreprises, en tous cas de certaines des plus importantes d’entre elles, ait contribué à la montée en puissance de la demande de démocratie.

Même si plusieurs scandales ont éclaboussé le monde des affaires algérien, ils ne doivent pas masquer l’évolution des modes de management dans le pays comme la démarche de qualité totale ou l’engagement en matière de responsabilité sociétale et environnementale (RSE).

Sur le front de l’environnement, les faiblesses des institutions restent également à déplorer malgré la ratification de nombreux traités environnementaux internationaux par l’Algérie. Le retour du choléra dans certaines régions n’est sans doute pas sans lien avec le système défectueux de traitement des détritus dans les villes algériennes.

Cependant, près de 5 000 sociétés basées là-bas, dont les quinze premières entreprises exportatrices en valeur, ont obtenu des certifications qualité ou RSE. L’essor est considérable et le dispositif d’aide mis en place par l’État semble fonctionner quand on sait qu’elles n’étaient environ que 540 en 2013. L’Algérie comme d’autres pays du Maghreb vise à l’adhésion prochaine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ainsi qu’à l’accès aux marchés européens lui imposant le respect de l’Accord d’Association avec l’Union européenne (UE).

Le rôle clé des certifications

Attribuées par des organismes indépendants, ces certifications sont aujourd’hui très recherchées. Elles constituent une clé d’entrée pour accéder au marché européen, si proche et pourtant si difficile à pénétrer sans ce précieux sésame. Obtenir ces certifications ne va pas de soi : elles impliquent en réalité de profonds changements dans la culture de l’organisation et dans les mentalités.

Ainsi, l’attachement aux traditions est forcément mis à mal (comme l’oralité forte dans le Maghreb) lorsque, pour être certifié ISO, il faut accepter une remise en question permanente des processus existants.

En outre, le fait de confier la responsabilité des audits à des salariés sans distinction de grade diminue forcément la distance entre les niveaux hiérarchiques. La mise par écrit dans les manuels de toutes les règles et procédures empêche également l’arbitraire. Le paternalisme en prend aussi un coup lorsque les responsabilités de chacun doivent être clarifiées et formalisées sur un mode impersonnel.

La recherche monographique que nous avons menée sur l’évolution des esprits pendant vingt ans dans une entreprise algérienne pionnière (ENIEM) de ces certifications qualité montre l’importance des transformations à l’œuvre.

La façon de travailler est devenue peu à peu, dans cette société, un sujet de réflexion collectif. L’orientation des normes ISO 9000 vers un idéal de qualité totale (Total Quality Management) a impacté dans l’entreprise étudiée le leadership devenu plus démocratique et moins autocratique. Les pratiques de travail dans un objectif d’amélioration continue ont stimulé la participation au changement, et les éléments de la structure organisationnelle désormais vue comme un ensemble de processus à optimiser éclairent mieux la responsabilité de chacun, managers et employés.

Dynamiques fragiles

Les compétences des salariés ayant dû suivre des plans de formation s’en sont trouvées améliorées. Globalement, la certification du mode de fonctionnement des entreprises algériennes selon les standards internationaux devrait à terme aboutir à l’intégration complète du management de la qualité (norme ISO 9001), de l’environnement (norme ISO 14001), de la santé et la sécurité́ du milieu de travail (référentiel OHSAS 18001).

Mais notre étude montre aussi que cette dynamique d’amélioration continue est fragile car elle pourrait facilement être piégée par un environnement économique algérien encore fermé (poids faible des fournisseurs) et par des forces de rappel culturelles ramenant à l’informel et l’autocratie.

La parole a été donnée à des personnes qui n’y accédaient pas et qui ont appris progressivement à la fois le sens critique et le sens des responsabilités. La culture du compromis, lentement, s’est imposée. Les opérateurs ont acquis par ailleurs plus de marge d’autonomie et les initiatives ont été davantage distribuées. Les changements se sont faits sur le long terme, mais sans retour en arrière possible, car la certification n’est jamais acquise. Elle doit être confirmée tous les quatre ans, à la suite d’un nouvel audit des procédures.

La pression institutionnelle reste forte mais certaines entreprises se distinguent par une dynamique interne appuyée. D’autres entreprises ont suivi l’exemple de la pionnière en matière de norme ISO, l’entreprise nationale ENIEM (électroménager). C’est le cas de EMBAG dans l’emballage, SCAEK dans les matériaux de constructions ou SETS société d’ingénierie.

Ces cas sont révélateurs du contraste fort entre la capacité d’adaptation de ces entreprises et l’immobilisme institutionnel entretenu par les instances politiques. Par rapport aux récits d’État soigneusement distillés depuis des décennies, un autre récit s’écrit dans ces entreprises qui devraient rassurer les Algériens sur leur capacité à se tourner enfin vers un avenir à la hauteur de leur potentiel et exprimer toute la créativité de ce peuple. Avec plus de 50 % de la population qui a moins de 30 ans, ce pays pourrait enfin avoir confiance en lui-même.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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