GES : le Canada veut désormais atteindre la carboneutralité et cela change tout

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<span class="caption">Une mine de charbon, en Alberta. Le Canada a adopté une cible de carboneutralité pour 2050. Cela change en profondeur son approche pour y parvenir.</span> <span class="attribution"><span class="source">Shutterstock</span></span>
Une mine de charbon, en Alberta. Le Canada a adopté une cible de carboneutralité pour 2050. Cela change en profondeur son approche pour y parvenir. Shutterstock

Le Canada a récemment adopté une cible de carboneutralité pour 2050 en plus de renforcer ses objectifs de réduction des gaz à effet de serre (GES) pour 2030. Il vise désormais une diminution de 40 à 45 % de ceux-ci par rapport à 2005.

Ce nouvel objectif n’est pas anodin. Cibler la carboneutralité change en profondeur l’approche que le Canada doit adopter pour y parvenir.

C’est ce que montrent les résultats de modélisation de divers scénarios de décarbonation de la société canadienne présentés dans les Perspectives énergétiques canadiennes 2021 – horizon 2060, rédigée par Simon Langlois-Bertrand, Louis Beaumier et Normand Mousseau, de l’Institut de l’énergie Trottier de Polytechnique Montréal, en collaboration avec Olivier Bahn du Pôle e3c de HEC Montréal et des consultants de la firme ESMIA Consultants, responsable de la modélisation.

Cette deuxième édition des Perspectives énergétiques canadiennes projette l’évolution de la production et de la consommation d’énergie ainsi que celle des émissions de l’ensemble des GES liés à l’activité humaine au Canada. Il compare des scénarios de transformation s’étalant sur les quarante prochaines années en s’appuyant sur les hypothèses technologiques les plus détaillées au pays.

Des raffineries projettent des &#xe9;missions dans le ciel
Émissions aériennes d’une raffinerie de pétrole dans les sables bitumineux, en Alberta. Bientôt chose du passé ? Shutterstock

Cinq scénarios

Les analyses montrent depuis longtemps que la réduction des émissions de GES au Canada exige de transformer d’abord son système énergétique, responsable de plus de 80 % des émissions. La diversité régionale, le poids économique de ce secteur, qui compte pour 10,2 % du PIB, et le niveau élevé de consommation d’énergie par habitant, deuxième dans les pays de l’OCDE derrière l’Islande, ajoutent aux défis de cette nécessaire transformation.

Pour mieux comprendre ces défis, les Perspectives énergétiques canadiennes 2021 projettent cinq scénarios à l’horizon 2060 : un scénario de référence, qui inclut toutes les mesures déjà en place (REF), un scénario qui ajoute la croissance annoncée du prix du carbone jusqu’à 170 $/tonne d’ici 2030 (TC30), et trois scénarios de carboneutralité en 2060, 2050 et 2045 (CN60, CN50 et CN45).

Le scénario de carboneutralité en 2050 (CN50) imposant pour 2030 une réduction de 40 % des émissions de GES par rapport à 2005, reprend ainsi la nouvelle cible canadienne. Le modèle utilisé trace des trajectoires optimales qui permettent de respecter ces objectifs tout en minimisant les investissements requis.

Transformer en profondeur l’économie canadienne

Ainsi formées, ces trajectoires ne sont pas des prédictions – les investissements réels se font rarement de manière optimale : calculs à court terme, biais technologiques, préférence pour la facilité, pressions politiques, etc. Mais ces projections ont le mérite d’identifier des clés importantes pour la mise au point de stratégies efficaces de décarbonation qui devront transformer en profondeur l’économie du Canada en moins de trois décennies.

Les constats tirés de cet exercice étant trop nombreux pour être détaillés ici, nous nous contenterons de n’en retenir que quelques-uns.

L’objectif de carboneutralité change tout. Lorsque nous avons abordé ces nouvelles Perspectives énergétiques, nous nous attendions à ce que les objectifs plus ambitieux du fédéral représentent un tour de vis supplémentaire par rapport aux scénarios de 80 % de réductions que nous avions examinés en 2018.

Ce n’est pas ce que nous avons observé. L’objectif de carboneutralité change de manière qualitative la nature du défi. Ainsi, il n’est plus question de se contenter de solutions qui réduisent partiellement les émissions ici et là, en espérant que la somme des réductions nous amène à l’objectif. La carboneutralité impose que, chaque fois que c’est techniquement possible, la solution retenue soit à zéro émission ou mieux, qu’elle retire des émissions de GES au net. Le défi du captage et de la séquestration des GES est tel qu’ils ne doivent être utilisés qu’en dernier ressort.

Ce constat indique qu’il faut passer beaucoup moins de temps à rendre plus efficaces les technologies qui s’appuient sur les combustibles fossiles pour se concentrer vers celles qui fonctionnent à l’énergie verte. Il rejette ainsi le concept d’énergie de transition, incompatible avec la carboneutralité.

L’électricité jouera un rôle pivot dans la transformation. Ce constat n’est pas entièrement nouveau. Toutes les modélisations et analyses des dernières années montrent que l’électricité renouvelable contribuera de manière essentielle à l’atteinte des objectifs de réduction. Pour atteindre la carboneutralité, les modèles projettent que la production d’électricité devra être multipliée par 2,3 (1,4 au Québec). Cette croissance sera dominée, partout au Canada, par l’énergie éolienne, tout en éliminant presque complètement ce qui reste de production au charbon et au gaz naturel.

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Des générateurs d’éoliens à Cap Chat, en Gaspésie. La production d’électricité devra être multipliée par 2,3, une croissance dominée, partout au Canada, par l’énergie éolienne, tout en éliminant presque complètement ce qui reste de production au charbon et au gaz naturel. Shutterstock

La nouveauté à ce constat est que les modèles projettent une quantité relativement faible d’électricité produite à partir de la biomasse associée au captage du carbone (BECSC). Bien que plus coûteuse que l’éolien, cette production est utilisée pour compenser les émissions résiduelles dans des secteurs difficiles à décarboniser comme l’agriculture, les procédés industriels et le transport.

Tous les secteurs ne sont pas égaux. L’accessibilité à des solutions à faibles émissions et les dynamiques de fonctionnement ne sont pas les mêmes dans tous les secteurs économiques. Ainsi, bien que les transports soient responsables de 30 % des émissions de GES du Canada, ce secteur est particulièrement lent et difficile à décarboniser, faute de solutions bien établies. Cela veut dire que d’autres secteurs devront redoubler d’efforts pour compenser.

À court terme, c’est le cas du secteur pétrole et gaz, qui devra réduire ses émissions de plus de 60 % d’ici 2030 pour respecter ce premier jalon, ainsi que du secteur industriel. Ce dernier peut réagir rapidement, avec l’aide des gouvernements. À moyen terme, le secteur du bâtiment devra s’y mettre également. Les technologies de chauffage à faible émission de GES existent et sont disponibles. Le défi, ici, est de transformer des millions de bâtiments, ce qui prend du temps et une vision claire.

Une transformation rentable

Les implications économiques de la transition énergétique, surtout projetées sur 30 ans, sont incertaines. Toutefois, l’évaluation du coût net de l’électrification massive du panier énergétique canadien suggère que les Canadiens pourraient économiser plus de 60 milliards $ annuellement à partir de 2050, en délaissant le pétrole et le gaz naturel au profit de l’électricité renouvelable.

La chute remarquable du prix des technologies à faibles émissions de carbone dans tous les secteurs d’activité se reflète aussi dans l’évolution des projections du coût marginal de réduction d’émissions entre 2018 et 2021. Celui-ci indique le coût de réduction de tonne de CO2 le plus élevé devant être payé pour atteindre un certain niveau global de réduction de GES. Entre les projections de 2018 et celles présentées ici, le coût marginal associé à la réduction de 65 % des émissions canadienne a été divisé par presque trois !

Si des incertitudes demeurent, il est certain qu’avec les investissements massifs mondiaux dans le secteur des technologies à faible émission de GES, les prix vont continuer de chuter et la transition sera encore moins coûteuse qu’on le prévoit aujourd’hui.

Rien n’est gagné pour autant puisque l’intégration à grande échelle de ces technologies demande un plan clair, des investissements en amont et des politiques conséquentes. Malgré les efforts récents du gouvernement fédéral et de plusieurs gouvernements provinciaux les mesures en place sont encore largement insuffisantes pour atteindre les objectifs de 2030 et de 2050.

Notre modélisation montre que ceux-ci sont pourtant techniquement et économiquement atteignables. Il manque encore une stratégie solide, crédible et efficace et, surtout, des citoyens, des penseurs, des chefs d’entreprises et des politiciens qui sont convaincus de la nécessité et de la possibilité d’agir.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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L&#39;Institut de l&#39;énergie Trottier de Polytechnique Montréal a été créé grâce à un généreux don de la Fondation familiale Trottier. Sa mission couvre la recherche, la formation et la diffusion d&#39;information en lien avec les enjeux de décarbonation des systèmes énergétiques.

Simon Langlois-Bertrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d&#39;une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n&#39;a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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