Guyane : dialoguer en remontant le Maroni

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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science, qui a lieu du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 15 novembre 2021 en outre-mer et à l’international, et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Eureka ! L’émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

Cette année 2021, la Guyane française n’a pas été épargnée par les intempéries et les inondations. Il faut imaginer cet immense territoire, riche en forêts et en fleuves, situé en Amérique latine et qui représente un cinquième de la France.

Ce littoral long de plus de 500 km accueille plus de 70 % de la population guyanaise. À l’est le fleuve de l’Oyapock marque la frontière avec le Brésil, et à l’ouest, où nous effectuons notre enquête, le fleuve du Maroni sépare le Surinam de la Guyane française.

Ce fleuve est l’unique accès emprunté par la grande majorité de la population locale pour se rendre à l’intérieur des terres. Sur ces rives se sont établis plus d’une centaine de « kampou » ; il s’agit de regroupement de trois à une dizaine de maisons. Ces bourgades sont le lieu de résidence d’une partie de la population du Bushinegue qui vivent en étroite relation avec le nature.

En tant que jeune chercheur en sciences du langage, je me suis intéressé aux représentations et aux perceptions de communautés autochtones en Guyane liées aux phénomènes climatiques. C’est ainsi qu’avec une équipe de recherche, j’ai arpenté durant les deux mois de juillet et août 2021 plus de 1 000 kms. Nous avons emprunté les routes, les pistes, les airs et le Maroni à la rencontre de ceux qui bâtissent et aménagent ce territoire.

Analyser le discours

Par le truchement des récits de vie, plus particulièrement de la biographisation, le narrateur énonce des expériences de sa vie que le chercheur en sciences du langage examine pour l’entremise de l’analyse du discours.

Cette démarche sur le terrain de la recherche exploratoire requiert toute à la fois des qualités scientifiques et humaines. Il s’agit de s’armer de patience, de bienveillance, mais surtout de perspicacité. En effet, c’est un défi permanent pour le jeune chercheur que d’aller vers de nouveau territoire de recherche, à la rencontre des autres.

Dans cette approche nous avons fait face à deux types d’interlocuteurs. Nous avons rencontré des acteurs généreux et soucieux de la recherche, ils partagent volontiers leurs connaissances et leurs expériences de vie et d’autres plus méfiants ou prudents emploient des stratégies argumentatives pour éviter l’échange.

Fort heureusement, notre travail de recherche doit mettre en exergue l’argumentation dans le discours et les stratégies argumentatives mises en œuvre par les locuteurs.

Égarer l’interlocuteur

Nous avons perçu des stratégies argumentatives dites de « fallacie ». Ces stratégies sont destinées à induire en erreur, à égare un interlocuteur. Ainsi, lors d’une prise de contact téléphonique pour établir les modalités de rendez-vous, nous avons pu entendre dire par notre locuteur :

« Oui, oui, vous pouvez venir. Mais tous les hôtels sont pris, vous savez. Il n’y a plus de place dans le village. »

Ce type de formulation oriente l’interlocuteur que nous sommes vers un raisonnement de doute et de confusion. Le locuteur souhaite décourage l’interlocuteur pour nous empêcher de venir à sa rencontre sur son territoire de vie. Finalement nous avons maintenu notre objectif d’interviewer notre locuteur.

<span class="caption">Le fleuve du Maroni dans la région de Grand-Santi.</span> <span class="attribution"><span class="source">D. Béneteau de la Prairie</span>, <span class="license">Fourni par l'auteur</span></span>
Le fleuve du Maroni dans la région de Grand-Santi. D. Béneteau de la Prairie, Fourni par l'auteur

Nous avons navigué pendant un jour et demi en pirogue, avec le doute de trouver tous les hôtels fermés, mais nous étions prêts à dormis dans un hamac de fortune. Finalement, à notre grande surprise les hôtels n’affichaient pas tous complet et nous avons fini par trouver une chambre confortable. Toutefois nous avons pu constater qu’il y avait en effet une cérémonie culturelle et cultuelle dans le village en question et plus de personnes que d’ordinaire.

Des joutes oratoires

D’autres situations de la rencontre ont été semblables à des joutes oratoires. Il a été nécessaire de rester prévenant, face aux discours vindicatifs de certains locuteurs.

« Alors, vous allez prendre notre parole et forger des armes contre nous, et mettre en place de nouvelles lois, pour nous empêcher de vivre, comme nous vivions avant… nous les communautés autochtones. »

Face à ce type d’argument, nous avons dû être compréhensifs et admettre qu’aux yeux des locuteurs, nous représentions une autorité de l’état, qu’on le veuille ou non, sous l’enseigne de la recherche. Toutefois selon le chercheur Dominique Maingueneau ce discours individuel n’est que la résurgence d’un discours communautaire. Ces propos nous permettent d’appréhender les représentations des locuteurs et plus largement de la communauté en question.

Enfin, c’est aussi autour d’une table conviviale que les langues se délient, véritable délice, pour l’entendement et la compréhension de l’objet de notre enquête. Car, il ne s’agit pas seulement de récoltes des données, de collectés de mots, mais bien plus, de rencontres authentiques vers un autre, vers un soi-même comme un autre. Les layons de la recherche façonnent la posture du jeune chercheur entre l’expérience scientifique et la rencontre humaine.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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