Harriet Tubman sur les billets de 20 dollars : les États-Unis peuvent-ils se réconcilier avec leur passé esclavagiste ?

Erick Cakpo, Historien, chercheur, Université de Lorraine
·7 min read

Le 25 janvier dernier, la nouvelle administration du 46e président des États-Unis a annoncé sa volonté de concrétiser le projet de faire figurer la militante antiesclavagiste Harriet Tubman (vers 1820-1913) sur les billets de 20 dollars. Ainsi, selon les déclarations de la porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki :

« Le département du Trésor prend des mesures pour reprendre ses efforts pour insérer Harriet Tubman sur le recto des nouveaux billets de 20 dollars. Il est important que nos billets, notre argent […] reflètent l’histoire et la diversité de notre pays, et l’image d’Harriet Tubman ornant la nouvelle coupure de 20 dollars les reflète de façon évidente. »

Dans un climat sociopolitique marqué depuis ces dernières années par le mouvement Black Lives Matter, ce projet est-il une énième tentative de réparation ou un véritable acte vers la reconnaissance durable des Noirs dans un pays qui a du mal à panser l’héritage de son histoire esclavagiste ?

Harriet Tubman : le visage d’une vie de combats sur un billet ?

La militante antiesclavagiste, antiraciste et féministe Harriet Tubman est bien connue aux États-Unis où, depuis plusieurs années, sur fond de restauration de l’histoire des Noirs américains, sa mémoire est rappelée à travers des actes de portée symbolique. En 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale, son nom est donné à un navire de la Marine américaine. En 1978, elle est la première femme noire à avoir son effigie sur un timbre. Depuis le 13 mars 1990, une loi américaine fait du 10 mars le « Harriet Tubman Day » (Journée d’Harriet Tubman).

C’est dans cette ligne que s’inscrit le projet de faire apparaître son effigie sur un billet de dollar. Ce projet, porté dans un premier temps par Barack Obama en 2016, par la suite remis en cause par Donald Trump, est désormais ranimé par le gouvernement Biden.

Quand on se réfère à la vie et à l’action menée par Harriet Tubman, il a de quoi adhérer au projet. La mémoire de la militante noire s’illustre à travers des actes emblématiques concernant la lutte abolitionniste et féministe. Réduite en esclavage dès l’âge de 6 ans, Aramintha Ross, de son nom de naissance, n’a qu’un objectif : échapper à cette condition.

Elle met ce projet en action en 1849 en s’enfuyant de la plantation Poplar Neck (Caroline County) pour emprunter, à pied, un long périple estimé à 160 km vers la Pennsylvanie. Soutenue dans sa fuite par des membres de l’Underground Railroad, un réseau informel qui aide les esclaves à s’échapper, elle s’attelle à son tour à libérer des esclaves. On estime qu’entre 1849 et 1859, Harriet Tubman effectue 19 missions d’évasion pendant lesquelles elle réussit à libérer 300 esclaves. L’espoir de libération qu’elle fait renaître auprès des esclaves lui vaut le surnom de Moïse noire.

Lors de la guerre de Sécession, profitant d’une loi autorisant les « personnes de couleur » à s’engager dans l’armée, elle aurait pris la direction d’une troupe de 150 soldats, s’illustrant ainsi comme la seule femme (noire) à jouer ce rôle à cette époque. Cette mission lui fournit l’occasion de libérer davantage d’esclaves en Géorgie. Après la guerre, elle poursuit un combat inlassable pour le droit des femmes en s’engageant aux côtés des suffragistes pour le droit de vote des femmes, droit qu’elle ne connaîtra jamais.

Une initiative pas si simple

Eu égard à ces actes, Harriet Tubman a recueilli une majorité de voix devant d’autres femmes comme l’ex–première femme Eleanor Roosevelt ou Rosa Parks pour figurer sur un billet de dollar en guise de reconnaissance de son activisme antiesclavagiste et de son engagement féministe. En dépit de cette adhésion majoritaire, le projet a suscité dès sa première annonce des interrogations voire des polémiques quant à certaines contradictions qu’il met en exergue.

Dans un article bien documenté paru en 2018 et intitulé « Harriet Tubman and Andrew Jackson on the 20-dollar bill : A monstrous intimacy », deux universitaires américains, Sheneese Thompson et Franco Barchiesi, relèvent les contresens entourant certains aspects du projet par rapport à la question de réparation ou de restauration de la mémoire des esclaves et de leurs descendants.

« L’intimité monstrueuse » dont parle l’article dans son titre concerne la cohabitation envisagée sur le billet de 20 dollars entre l’ancien président américain Andrew Jackson – dont le soutien à l’esclavage est avéré à travers la déportation des Amérindiens – et Harriet Tubman. Le controversé président figure depuis 1928 au verso de l’actuel billet alors que l’effigie d’Harriet Tubman est pressentie pour le recto, voire pour remplacer celle d’Andrew Jackson. La cohabitation des deux personnes ou le remplacement de l’un par l’autre sur le billet ont donné lieu à des polémiques. À travers ces polémiques, Thompson et Barchiesi dénoncent l’incapacité de parler d’Harriet Tubman sans comparer son histoire avec celle d’un Blanc comme si sa condition de femme noire ne lui permet pas une souveraineté.

Une autre raison de « l’intimité monstrueuse » pointée par l’article est la représentation de Tubman sur l’objet, l’argent, qui conditionnait le statut de possession et de marchandise des esclaves noirs. Ainsi, le projet suscite des interrogations malgré ses velléités de réparation : le visage d’Harriet Tubman peut-il orner l’objet même de sa réduction en propriété captive ? Puisqu’on parle d’argent comme support de la cause des Noirs, à qui profite le projet si ce n’est le système capitaliste ? Dans ce sens, Thompson et Barchiesi demandent si le projet ne s’apparente pas davantage à « un symbolisme déformant visant à utiliser Tubman comme une marque du capitalisme racial ».

L’irrésoluble question des réparations

Les interrogations et polémiques suscitées par le projet depuis sa première annonce traduisent les difficultés que présente la question des réparations qui sont au cœur des problématiques concernant l’esclavage et ses héritages. Aux États-Unis, dans une société marquée par des rapports sociaux profondément racialisés, le problème des réparations se manifeste de manière particulière à travers la question de la justice sociale. Ainsi, comme le souligne l’historienne Myriam Cottias, la mobilisation du passé, souvent subordonnée aux revendications de réparations, sert à réclamer une nouvelle définition de la citoyenneté et à dénoncer le racisme et les discriminations.

Ce constat pousse à se questionner sur l’aboutissement des initiatives allant dans le sens de réparations, surtout quand ces dernières se portent sur la volonté d’une reconnaissance des Noirs à l’exemple du projet dont il est question dans cette contribution. Faut-il en conclure à l’impossible réconciliation de la Nation américaine ? Cette réconciliation doit-elle forcément passer par une démarche de réparations, qu’elles soient financières ou mémorielles ? En tout cas, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, face aux violences et discriminations dont font l’objet les Afro-américains, a demandé aux États-Unis de réfléchir à des formes de réparations diverses afin de lutter contre le racisme systémique.

Avec ce projet de voir la première femme noire sur un billet de dollar, l’ancien président américain Barack Obama pensait faire entrer les États-Unis dans l’ère post-raciale. On se rend compte que le chemin vers cette ère reste long, même si l’élection du « premier président noir des États-Unis » en a constitué l’une des étapes principales. Le travail à effectuer pour y entrer, loin de la question des réparations comme seule condition, nécessite une vraie réflexion sur la construction d’une nation, dans le sens premier du terme, se caractérisant par la conscience qu’a un peuple de son unité et de sa volonté de vivre ensemble.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

Lire la suite: