Heure d’été, heure d’hiver : le couvre-feu oublié de la Grande Guerre

Guillaume Tronchet, Historien, Institut d'histoire moderne et contemporaine (ENS-PSL, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CNRS), Responsable du programme de recherche ANR GlobalYouth, École normale supérieure (ENS) – PSL
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Partant au Front, août 1914, d'Albert Herter (1926). Herter, un peintre américain, a offert cette murale au peuple français. Son fils aîné, Everit, est mort pendant la Première Guerre mondiale et son corps est enterré au cimetière américain d'Aisne-Marne. Wikimedia, CC BY

Sauver l’économie, discipliner les citoyens, agir sur la santé publique. Non, il ne s’agit pas des motivations liées à la récente mise en place du couvre-feu par le gouvernement dans la lutte contre la Covid-19 mais des logiques ayant présidé à l’instauration, pour la première fois en France en 1916, de l’alternance entre heure d’été et heure d’hiver, changement auquel nous avons procédé une fois de plus ce week-end, comme chaque mois d’octobre.

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André Honnorat, années 1930

C’est à André Honnorat, influent parlementaire peu connu du grand public et à qui j’ai récemment consacré une biographie, que l’on doit l’initiative d’avoir proposé, au cœur de la Première Guerre mondiale, la mise en place de ce changement d’heure annuel en France.

Si l’idée originale du changement d’heure revient à Benjamin Franklin à la fin du XVIIIe siècle, elle commence réellement à se diffuser au début du XXe siècle, comme au Canada et en Grande-Bretagne, où Winston Churchill s’en fait l’un des défenseurs, toutefois sans succès.

Une idée pour soutenir l’effort de guerre

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale change la donne. Le besoin de réaliser des économies d’énergie pour soutenir l’effort de guerre apparaît vite comme un enjeu national. En ligne de mire notamment : la consommation de charbon, de gaz et d’électricité pour l’éclairage collectif et individuel.

En France, le député Honnorat introduit alors l’idée du changement d’heure annuel tel qu’on le connaît aujourd’hui, en vue de pouvoir bénéficier d’une heure de lumière naturelle supplémentaire. Cette mesure destinée à dégager quelques millions de plus pour la victoire semble bien plus efficace pour faire des économies d’énergie qu’un couvre-feu dont il est difficile de surveiller l’application dans tous les recoins du territoire national.

L’idée rejoint en outre une préoccupation sociale et hygiéniste, en phase avec le goût pour les extérieurs et les bains de soleil que le député Honnorat partage d’autant mieux qu’il mène en parallèle le combat en France contre la tuberculose et pour la création des sanatoriums : changer d’heure, c’est offrir aux travailleurs une heure de soleil en plus en fin de journée pour la vie de famille, l’exercice physique et autres loisirs en extérieur.

Enfin, l’esprit des pouvoirs publics est à la guerre totale. En soutien aux Poilus qui meurent au front pour la patrie, les citoyens à l’arrière doivent accomplir eux aussi un effort pour la victoire. Le changement d’heure promu par Honnorat est justement un « procédé éducatif » qui permet de « réveiller le sens social de la foule » et de créer, « parallèlement au régime de discipline militaire des soldats, un certain régime de discipline économique chez les civils ».

Une controverse nationale

Soumise au Parlement en mars 1916, la proposition d’André Honnorat soulève une controverse nationale dans la France en guerre. Presse, chansonniers, savants de l’Académie des sciences, entrepreneurs, commerçants, ouvriers, élus… Le sujet déchaîne les passions.

C’est que le terrain est propice à la polémique. Déjà, l’unification horaire du territoire à l’heure de Paris en 1891 avait été l’occasion d’un conflit opposant Paris à la province. En 1911, l’alignement de l’heure nationale sur celle – anglaise ! – de l’Observatoire de Greenwich avait encore une fois fait grincer bien des dents. Dans un pays de tradition chrétienne et encore majoritairement rural, le sujet bouscule aussi les croyances en un certain ordre immuable du temps. D’aucuns se demandent de quoi peut bien se mêler la représentation parlementaire.

« Ce Bon Monsieur Honnorat
N’a qu’un but dans l’existence
Il veut, quoi qu’il adviendra
Tout faire une heure à l’avance[…]
S’il doit manger à dîner
Des haricots, chose étrange,
Vous l’entendrez tempêter
Une heure avant qu’il les mange ! » (Le Rire, 16 mars 1918).

Au domicile d’Honnorat, les courriers affluent, lettres de soutien ou d’insultes, voire menaces de mort : « imbécile », « fainéant », « sale cochon », « député de merde », « on te crèvera la panse », « si seulement on était en Russie, on pourrait te faire ton affaire », etc.

Un débat parlementaire électrique

Quand le texte arrive enfin en discussion à la Chambre des députés, le 18 avril 1916, les esprits sont bien échauffés dans un hémicycle plein à craquer pour l’occasion.

À droite comme à gauche, les critiques fusent : le projet risque de troubler la vie nationale, de provoquer des catastrophes ferroviaires ou maritimes, de « détraquer le système solaire » et d’aller contre ce que certains parlementaires jugent être le « bon sens paysan ». On dépeint Honnorat en Josué, le héros biblique qui veut arrêter la course du soleil. On l’accuse surtout de vouloir mettre la France à « l’heure boche » : attentive aux débats, l’Allemagne a en effet pris de vitesse l’ennemi et, début avril 1916, adopté l’heure d’été (Sommerzeit).

La discussion parlementaire dure ainsi trois heures, dans une ambiance électrique dont la presse rend compte le lendemain :

« La Chambre des [députés] a tenu, hier, une grosse séance – une séance de crise gouvernementale –, au cours de laquelle on s’est interrompu, apostrophé, non de parti à parti, mais de banc à banc, souvent sur le même banc, de collègue à collègue. Il n’y avait plus, en effet, de droite, ni de centre, ni gauche. Tout le monde était confondu et divisé en partisans et adversaires de l’avance de l’heure légale […] [avec] une intensité comparable à celle qui se déchaîne dans l’hémicycle seulement dans les séances où les jours d’un ministère sont comptés » (L’Humanité, 19 avril 1916).

Le projet est finalement voté par les députés, grâce à l’appui du gouvernement d’Aristide Briand, de sa majorité et de son ministre de l’Instruction publique et des Inventions intéressant la Défense nationale, le mathématicien Paul Painlevé.

Reste à convaincre le Sénat, plus réticent. Painlevé convainc alors la Grande-Bretagne et l’Italie de hâter l’adoption de la mesure de leur côté, ce qu’ils font au printemps 1916. Quand le projet Honnorat arrive devant le Sénat en juin 1916, ce n’est plus sur l’heure de Berlin qu’il s’agit de s’aligner, mais bien sûr celle des alliés. Le Sénat lève son veto. Le 9 juin 1916, la loi sur les changements d’heure est promulguée en France.

Un accueil plutôt positif… jusqu’à la paix

Appliquée pour la première fois du 15 juin au 1er octobre 1916, l’expérience s’avère concluante. Aucune catastrophe n’est à déplorer. Les économies attendues semblent au rendez-vous et les enquêtes menées auprès de l’opinion, en dépit de quelques protestations témoignent d’un accueil positif. Fort de ces résultats, André Honnorat soumet fin 1916 un nouveau texte au Parlement pour que l’heure d’été s’applique désormais chaque année. La loi est promulguée en mars 1917, sans débat cette fois.

Mises en sourdine, les polémiques vont cependant reprendre de plus belle une fois la paix retrouvée et couper le pays en deux : d’un côté, une France urbaine, ouvrière et commerçante, favorable à l’heure d’été, sensible aux arguments sur les bénéfices de la lumière du jour pour les loisirs, dans un contexte d’appels à la réduction du temps de travail ; de l’autre côté, une France rurale et agricole, attachée à ses traditions, fustigeant cette « heure de Paris » inconnue des vaches, des poules et des cochons.

Des pétitions circulent mobilisant des élus locaux, des offices agricoles, des chambres de commerce, des industriels, des syndicats d’initiative, des médecins, des curés et même des sportifs. Certains vont jusqu’à accuser l’heure d’été d’être responsable de l’augmentation de la mortalité infantile, de rendre les femmes « mauvaises nourrices », d’être une mesure de débauche soutenue par les « bistrots et les dancings ».

En mars 1922, dans une atmosphère d’appel à la violence voire à la jacquerie, la question divise jusqu’au gouvernement de Raymond Poincaré, son ministre de l’Agriculture appelant à la mobilisation des territoires contre ses collègues ministres du Travail et des Affaires étrangères, qui négocient dans le même temps l’application de l’heure d’été à l’échelle internationale. Poincaré en est contraint de poser au Parlement la question de confiance vis-à-vis de son gouvernement pour arriver à mettre fin à la crise.

L’alternance entre heure d’été et heure d’hiver va dès lors s’appliquer en France chaque année, de façon régulière, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Elle ne refera surface que dans les années 1970, en réaction au choc pétrolier, pour s’appliquer jusqu’à aujourd’hui, en attendant sa suppression annoncée en Europe pour 2021.

Non sans polémiques une fois encore. L’histoire du contrôle du temps et de ses usages sociaux, de par les multiples enjeux économiques, scientifiques et culturels que ces questions soulèvent, est loin d’être un long fleuve tranquille.

L’auteur vient de publier « André Honnorat. Un visionnaire en politique », 2020, 472 p. chez Hémisphères Editions.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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