« Iel » : itinéraire d’une polémique

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Le dictionnaire n'impose pas l'usage de mots mais accompagne les évolutions d'une langue vivante. Pixabay, CC BY-NC-ND

La langue française nous fait-elle perdre la tête ? Comme régulièrement dans l’actualité, les jugements de valeur et les attachements affectifs nourrissent les débats dès que quelque chose bouge dans la langue – une passion très française qui montre les différences de perception sociohistorique et politique des langues en fonction des pays. Ainsi la langue espagnole a déjà connu plusieurs réformes tandis que la langue anglaise voyait le « they » singulier élu mot de la décennie, sans que cela ne déclenche d’excessives passions.

Et bien évidemment, la polémique n’a pas manqué d’enfler lorsque le très sérieux dictionnaire Le Robert, dans son édition en ligne, a choisi d’y faire figurer le pronom « iel » qui consiste en une proposition de contraction des pronoms français « il » et « elle ». Comme « they » en anglais, ce pronom a pour objectif d’aider les personnes ne s’identifiant pas à un genre biologique à se définir.

Contrairement à ce que l’on a pu entendre de la part des commentateurs les plus émus, les éditions Le Robert ne constituent pas une « armada militante » déterminée à malmener la langue française, mais simplement une équipe de lexicographes qui, avec patience et méthode, observent les évolutions lexicales et décident ensuite de faire entrer ou sortir les mots de leurs éditions – comme le souligne leur impeccable mise au point

Mais en France, lorsque quelque chose se passe au niveau de la langue, même certain·e·s linguistes y perdent leur latin, confondant attention aux évolutions de la langue et tentations prescriptivistes.

Pas UNE mais bien DES langues françaises

La langue est une chose complexe, quel que soit le pays, et les sciences du langage s’attellent à le montrer dans nombre d’initiatives. On peut citer (sans ordre de préférence ni désir d’exhaustivité) le remarquable ouvrage Parler comme jamais coordonné par Maria Candea et Laélia Véron (issu du populaire podcast du même nom), le passionnant Je parle comme je suis de Julie Neveux qui décortique les liens entre mots et représentations sociales, ou encore les chroniques sociolinguistiques de Médéric Gasquet-Cyrus sur France Bleu, « Dites-le en marseillais », qui nous rappelle à juste titre qu’il n’y a pas UNE mais bien DES langues françaises.

Ces initiatives de popularisation linguistique ne suffisent pas toujours à calmer les velléités de réaction passionnelle lorsqu’un simple pronom fait une entrée dans un dictionnaire.

S’ensuit alors une cascade de commentaires : Brigitte Macron rappelle (à tort) qu’il n’y aurait que deux pronoms dans la langue française. Pourtant La Grande Grammaire du Français en indique bien plus – sans compter « on » ou la neutralisation par le « je ». Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, ne rate évidemment pas l’occasion de rapprocher cette entrée lexicographique du « wokisme » qui chercherait à renverser la République française.

La réalité est cependant plus simple et moins idéologique : d’abord, si les occurrences de « iel » restent rares, elles sont suffisamment régulières pour motiver cette entrée – comme une multitude d’autres termes techniques ou régionaux par exemple, que l’on emploie dans des contextes précis, sans que cela crée de remous particulier. On pourra par exemple penser au gourmand et breton « klouker » (se goinfrer) ou au plus toxique « perfluoré » (en référence à des composants organisés dont la chaîne carbonée est totalement fluorée).

Pour « iel » en particulier, le limpide fil de Laélia Véron sur Twitter donne les indications qui permettent de comprendre posément le phénomène.

Un problème plus complexe

Au-delà de « iel », le problème est plus vaste – et aussi plus complexe. Les débats autour de la langue française reprennent les vieilles querelles entre évolution de la société et normativisme – en d’autres termes, un affrontement qui oppose anciens et modernes, ou bien encore conservateurs et progressistes, dès qu’un changement socioculturel tend à poindre. Ainsi, dans l’histoire récente, des entrées de mots comme « kiffer » ou « start-up », en raison des origines populaires ou anglo-saxonnes des termes, avaient également provoqué quelques polémiques, bien que plus réduites.

Ainsi, se pose la question du langage comme fait social : en d’autres termes, pour un linguiste spécialisé comme moi en analyse du discours (qui constitue l’un des nombreux courants scientifiques des sciences du langage), ce n’est pas tant « iel » en tant que tel qui m’intéresse, mais les discours qui se construisent autour de ce pronom, notamment du côté de celles et ceux qui s’en émeuvent.

En effet, dans l’usage, les mots peuvent être réutilisés pour satisfaire des intentions diverses – et notamment politique, pour ce qui concerne le cas présent. Ces usages provoquent la transformation de mots en ce que Marc Angenot appelait des idéologèmes, une notion historique qui explique que certains mots peuvent être chargés de représentations idéologiques et ne peuvent donc être considérés comme neutres. Cette idée a depuis permis de générer des travaux complémentaires en sciences du langage.

Ainsi, si « iel » devient un idéologème, ce n’est pas tant en tant que pronom – il a été conçu et proposé pour répondre à des manques grammaticaux patents qui n’existent d’ailleurs pas dans d’autres langues – mais en tant que pratique langagière commentée du point de vue des présupposés sociaux et politiques qu’on lui prête.

En d’autres termes, c’est la manière dont les opposants au « iel » en parlent et le dénigrent qui le transforme en objet de controverse idéologique, alors que la création de « iel » (comme de « celleux », du reste) constitue une création de contraction lexicale qui propose de combler un manque grammatical, afin de permettre une visibilité sociale de communautés qui ne se sentent pas représentées, y compris du point de vue linguistique.

Du reste, c’est finalement la polémique qui fait monter la fréquence d’occurrences du pronom « iel », lui assurant probablement un avenir certain dont plusieurs dictionnaires.

Le dictionnaire n’impose rien

L’affaire peut paraître étrange, puisque le fait qu’« iel » entre dans le dictionnaire ne signifie pas pour autant qu’on en impose l’usage : de nombreux mots sont dans le dictionnaire sans qu’on les utilise tous. Le but du dictionnaire n’est d’ailleurs pas d’obliger à utiliser les mots, mais simplement de proposer un inventaire des pratiques linguistiques communes, répandues et en émergence.

En résumé, personne n’oblige la population à utiliser « iel » avec un pistolet sur la tempe. Mais paradoxalement, les contempteurs du pronom, en le mettant au centre de l’attention, contribuent à le rendre inévitablement populaire.

Bien sûr, on a parfaitement le droit de ne pas apprécier ce pronom, de le trouver inutile ou inesthétique – le jugement des locutrices et des locuteurs sur leur propre langue est un fait sociolinguistique inévitable et parfaitement normal. Simplement, ce jugement ne doit pas empêcher d’autres locutrices et locuteurs de créer de nouveaux mots – comme c’est le cas depuis que les langues existent, tout simplement. Tous les mots sont créés, tous les mots sont littéralement inventés ; ils résultent de processus plus ou moins longs, de créations plus ou moins immédiates, mais toujours situé·e·s socialement.

« Iel » n’est pas un parangon du wokisme – mot qui, d’ailleurs, n’est pas dans le dictionnaire et, est-il besoin de le souligner, procède d’un import direct de la langue anglaise (« woke », par ailleurs différent de « wokisme » dans son acception sémantique), assorti d’un suffixe permettant de le franciser (le fameux « -isme »).

Il est par ailleurs plutôt intéressant de noter que les adversaires les plus farouches de ce malheureux pronom l’accusent de dévoyer la langue française en utilisant un anglicisme. La preuve, s’il en fallait une, que les langues évoluent en s’influençant entre elles, s’enrichissant mutuellement pour le plus grand bonheur des locutrices et des locuteurs.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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