Innovation sociale : la meilleure méthode d’évaluation d’impact dépend de l’avancée de projet

Éléonore Delanoë, Associée de recherche, Laboratoire E&MIS, ESSEC , Anne-Claire Pache, Professeure en Innovation Sociale - Professeure Titulaire de la Chaire Philanthropie, ESSEC , and Greg Molecke, Lecturer of Social Entrepreneurship and Philanthropy, University of Exeter
·6 min read

Le prix « Nobel » d’économie décerné à Esther Duflo, Abhijit Banerjee et Michael Kremer fin 2019 a consacré leurs recherches novatrices sur la pauvreté. Au cœur de leur travail : des approches expérimentales utilisant des essais contrôlés aléatoires (en anglais, Randomized Control Trials, ou RCT), qui ont renouvelé la façon dont on mesure l’impact de projets d’innovation sociale.

Les RCT déterminent l’impact d’une innovation sociale en comparant la situation d’un groupe ayant bénéficié de cette innovation avec celle d’un groupe « témoin », dont les participants sont sélectionnés au hasard. Ces approches constituent un outil puissant pour isoler le rôle spécifique d’une intervention des autres facteurs pouvant affecter la situation de bénéficiaires.

Cependant, complexes à mettre en place, exigeantes du point de vue technique comme financier, elles sont loin de pouvoir être utilisées systématiquement. Leur mise en place et leur exécution peuvent s’étendre sur des années, voire des décennies – ce qui en fait de mauvais outils pour élaborer des stratégies à court et moyen terme.

Les RCT fonctionnent bien pour établir des liens de causalité entre une intervention donnée et un impact social. Cependant, les besoins des entrepreneurs sociaux et de leur écosystème sont parfois autres. Ils portent en effet souvent sur des outils susceptibles d’améliorer l’efficacité de leur innovation plutôt que d’en prouver scientifiquement les résultats.

Notre article publié dans le Handbook of Inclusive Innovation en 2019 suggère que ces besoins varient au cours du temps, notamment en fonction du cycle de vie de l’innovation. Nous prônons ainsi une approche pragmatique de l’évaluation d’impact social, mettant au centre les besoins de l’entrepreneur social, qu’il s’agisse d’accroître cet impact ou d’en faire la preuve auprès des parties prenantes externes (financeurs, acteurs publics, etc.). Les innovateurs sociaux doivent faire précéder la question de « Comment évaluer notre impact ? », par celle de « Que voulons-nous faire avec cette évaluation ? ».

Il est en effet essentiel d’identifier la méthode la plus adaptée à chaque étape de la vie d’une innovation sociale : la phase d’expérimentation, la phase du modèle économique, la phase de changement d’échelle et la phase de généralisation.

Des besoins qui évoluent avec le temps

Au premier stade de l’expérimentation, les ressources dédiées au projet restent rares et l’obsession de l’entrepreneur social est avant tout d’améliorer son projet, grâce aux retours qu’il reçoit de ses clients et/ou de ses bénéficiaires. Les méthodes qualitatives (entretiens, observations ethnographiques, etc.), qui fournissent des descriptions détaillées des expériences vécues des bénéficiaires, se révèlent alors particulièrement utiles.

Une organisation qui tente de lutter contre les problèmes de logement des personnes sans-abris peut, par exemple, cartographier les principaux facteurs à l’origine de ces problèmes, puis identifier la chaîne des interventions qui conduirait à atténuer chaque facteur – c’est ce qu’on appelle un modèle logique. On peut ensuite suivre la façon dont une innovation qui cible un de ces facteurs – l’accès à un logement temporaire, par exemple – agit sur la problématique du logement à chacune des étapes du modèle.

Lorsqu’une innovation entre dans l’étape suivante – celle du modèle économique – les entrepreneurs sociaux ont généralement besoin de ressources financières et de soutiens supplémentaires pour la déployer. La nécessité de prouver le potentiel de l’innovation aux parties prenantes externes devient alors prédominante. Les résultats mesurés par le suivi des performances peuvent alors être utilisés comme indicateurs approximatifs de l’impact obtenu.

Prenez les lanternes solaires, qui peuvent être utilisées pour remplacer les lampes à pétrole polluantes et préjudiciables en termes de santé dans les zones rurales sans accès au réseau électrique, en Afrique subsaharienne par exemple. Le nombre de lampes solaires distribuées peut être utilisé comme une approximation de l’impact, compte tenu du lien direct entre l’utilisation de la lampe et son impact (amélioration de la qualité de vie, diminution de la pollution de l’air intérieur).

Ces indicateurs clés donnent une vision simplifiée de l’impact, mais ils peuvent se révéler utiles pour analyser et améliorer les opérations, ainsi que pour donner un aperçu de l’impact et de son évolution dans le temps aux premiers bailleurs de fonds externes.

Alors que l’innovation mûrit et atteint le stade du changement d’échelle, il peut devenir utile de fournir une preuve rigoureuse de son impact aux bailleurs de fonds et décideurs publics. À ce stade-là, l’entrepreneur peut utiliser les méthodes de monétarisation, qui tentent de traduire la valeur sociale générée en termes monétaires, créant ainsi une base commune permettant de comparer différentes initiatives et d’en considérer la « rentabilité sociale ».

Par exemple, One Acre Fund, une organisation à but non lucratif qui travaille avec les petits exploitants en Afrique rurale, utilise le retour social sur investissement (SROI) pour comparer la valeur monétaire supplémentaire générée pour les agriculteurs aux coûts nets du programme. L’organisation a rapidement constaté que cette mesure fonctionnait mieux lorsqu’elle était considérée en combinaison d’autres facteurs, tels que l’impact sur la nutrition, la durabilité des sols ainsi que la taille du programme.

Enfin, peu d’organisations atteignent la phase mainstream, ou de normalisation. Pour celles qui y arrivent, l’objectif est de maintenir la solution à jour et de la diffuser. Les organisations ne sont alors plus contraintes par des ressources limitées et des problèmes de légitimité : elles ont davantage de la latitude pour choisir la méthode qui convient le mieux à leurs besoins d’évaluation spécifiques.

Financer les évaluations

On voit bien qu’à chaque étape, bailleurs de fonds et investisseurs jouent un rôle clé dans ce processus. Premièrement, ils peuvent aligner leurs demandes d’évaluation sur celles des autres bailleurs de fonds afin que les exigences n’augmentent pas avec chaque nouvelle partie prenante.

Deuxièmement, il est important qu’ils comprennent que différentes approches d’évaluation sont pertinentes à différents moments du cycle de vie de l’innovation. Troisièmement, il est important qu’ils prennent en compte les besoins des entrepreneurs sociaux d’apprendre et de s’améliorer.

En conséquence, il peut être plus sage pour les bailleurs de fonds et les investisseurs de financer des évaluations comme une forme de soutien supplémentaire qu’ils peuvent déployer dans leurs portefeuilles plutôt que de laisser chaque innovateur « réinventer la roue » des preuves d’impact social. Une telle approche permet de conserver les ressources destinées à chaque innovation là où les entrepreneurs sociaux le souhaitent – pour améliorer et accroître leur impact.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

Lire la suite:

Éléonore Delanoë est associée de recherche au Laboratoire d'Evaluation et de mesure d'impact social de l'ESSEC (E&MIS).

Greg Molecke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.