Intelligence punk et innovations sociales : l’art de faire autrement

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<span class="caption">La musique punk est animée par une forte esthétique « DIY » (_do it yourself_). </span> <span class="attribution"><span class="license">Fourni par l&#39;auteur</span></span>
La musique punk est animée par une forte esthétique « DIY » (_do it yourself_). Fourni par l'auteur

Lors d’une première tournée des squats allemands en 2014 avec notre groupe PVST, nous avons été frappés par l’implication des organisatrices et des organisateurs que nous connaissions à peine, et qui pourtant ont donné de leurs temps et de leur énergie. Sans leur aide, nous n’aurions pu mener à bien et à moindres frais notre série de concerts à l’étranger.

Leur militantisme culturel semble régi par des conventions implicites qu’un ami traduit d’ailleurs non sans humour par l’appellation « le package allemand ». Car leur engagement va bien au-delà de l’aspect strictement musical. Partout où nous étions accueillis, de la nourriture exclusivement végane nous était proposée. Lors d’une autre tournée en 2019, un des squats près de Francfort accueillait même un « dojo Do It Yourself (DIY) » pour les punks voulant s’essayer à la self-défense contre de potentielles agressions, qu’elles soient sexuelles ou motivées par des raisons politiques.

<span class="caption">Journal ethnographique : Tournée européenne jour 6, 17/04/2019, Squat Haus Mainusch, Mainz, Allemagne. Lieu de réunion pour gérer les affaires courantes du squat servant également de dojo DIY.</span>
Journal ethnographique : Tournée européenne jour 6, 17/04/2019, Squat Haus Mainusch, Mainz, Allemagne. Lieu de réunion pour gérer les affaires courantes du squat servant également de dojo DIY.

Pour contrecarrer toutes formes de domination et afin de masquer ce qui pourrait apparaître comme un privilège masculin, les batteurs devaient jouer en soutien-gorge s’ils étaient tentés de se dénuder pour avoir moins chaud lors du concert !

S’affichaient également des drapeaux « Welcome refugees » et des logos « Good night white pride » représentant un punk tabassant un nazi à terre : quelques jours auparavant, un squat avait été incendié par un groupuscule d’extrême droite. Ces punks-là vivaient une tout autre réalité que la nôtre en France, bien avant les évènements de Charlottesville et l’alerte faite par l’ONU au sujet du risque accru d’attentats terroristes d’extrême droite en occident, et avant ##MeToo.

Sept ans plus tard, tout se déroule comme si les punks avaient préparé en amont le monde d’après.

Organisation du travail contributive et en réseau

L’expérience de ces tournées a été le socle de nos questionnements pour penser les innovations punk. Les comprendre demande cependant l’adhésion à un prérequis important et contre-intuitif : être un punk, c’est du travail. Le sociologue Fabien Hein a bien décrit la multiactivité des groupes de musique dans son livre Ma petite entreprise punk.

Composer sa musique en salle de répétition, apprendre à l’enregistrer, réaliser son propre merchandising à l’aide d’une machine à sérigraphie, monter son label pour diffuser ses œuvres et planifier ses tournées… L’ensemble de ces tâches demande du temps, beaucoup de temps. Certes, ce principe de la « débrouille » est observé pour d’autres phénomènes culturels émergents, mais c’est bien le punk qui l’a institué en règle, sinon en convention devant régir le travail de production de ses œuvres à l’intérieur de la scène. Cette organisation guidée par l’éthique DIY vise l’affaiblissement radical de la division du travail puisqu’elle consiste à se couper de certains maillons de la chaîne de production structurant les mondes de l’art en faisant tout soi-même, mais avec les autres.

Souhaitant sortir des logiques marchandes et dans une volonté d’inclusion, c’est par le recours au prix libre que toute personne est invitée à participer à hauteur de ses moyens pour financer ces activités, tant qu’elle n’affiche pas publiquement des idées et comportements oppressifs (sexistes, racistes, homophobes, etc.).

<span class="caption">Journal ethnographique : Tournée Européenne jour 6, 17/04/2019, Squat Haus Mainusch, Mainz, Allemagne. Panneau d’affichage à l’entrée du squat montrant les valeurs défendues du lieu.</span>
Journal ethnographique : Tournée Européenne jour 6, 17/04/2019, Squat Haus Mainusch, Mainz, Allemagne. Panneau d’affichage à l’entrée du squat montrant les valeurs défendues du lieu.

Ainsi, tout le monde est logé à la même enseigne puisque les artistes acceptent d’être payés en fonction des entrées vendues. La confiance règne : envers l’organisation, qui doit attirer suffisamment de punks, mais aussi envers le public dont on espère le soutien. Pour que ces artistes puissent espérer rembourser leurs frais de route, le public est invité à payer un prix libre. La forme musicale sert d’ailleurs cette raison démocratique, puisqu’il n’est pas nécessaire d’être virtuose pour se produire sur scène. Il faut seulement avoir la volonté de partager sa passion pour le punk avec son entourage. Do it with your friends donc. La musique se veut alors – en apparence – simple et directe afin que n’importe qui puisse s’y essayer sans craindre un manque de compétence musicale.

La scène punk DIY comprend tout un réseau de scènes locales auto-organisées dans le but de s’extraire du pouvoir des industries musicales. Cette organisation a permis le développement de ses propres canaux de diffusion d’œuvres artistiques, en profitant de l’avènement d’internet pour les étendre mondialement. Des groupes de punk hardcore français comme Birds in Row, The Prestige ou Wank For Peace ont ainsi eu l’occasion de parcourir les routes d’Asie, de Russie tout en passant par Cuba ou Israël sans avoir recours à des promoteurs, mais en faisant seulement appel à la solidarité des punks. Ce mode d’auto-organisation rappelle celui du « travail contributif » développé par Bernard Stiegler où il s’agit d’abolir les barrières entre public et rock-stars : la scène punk appartient à tous.

L’inversion du mérite

La scène punk repose sur un modèle de réussite singulier modélisé par ce que l’on pourrait appeler un capital contre-culturel fondé sur un renversement idéologique de la réussite : celui ou celle qui réussit dans le punk est la personne qui passe l’épreuve du don de soi. Car c’est en faisant passer son intérêt personnel après celui du collectif que l’on gagne en notoriété tout en évitant d’être taxé·e d’opportuniste. Paradoxalement, pour que soit rendu visible aux yeux des punks le choix de l’opposition à l’establishement, il faut être suffisamment reconnu par la presse mainstream et jouer dans des lieux institutionnalisés.

Un accès à ces espaces ouvre à la possibilité de faire le choix de refuser de se soumettre à leurs règles, et ainsi ne pas trahir l’intégrité punk. Il y aurait par conséquent un intérêt au désintéressement : ce n’est pas la logique économique qui guide l’action, ni celle de l’art pour l’art, mais la recherche d’une pureté de l’engagement dont les pratiques d’auto-organisation nécessaires à la production et la diffusion de la musique, doivent être comprises comme parties intégrantes de l’œuvre elle-même.

L’outillage punk : subversion, éthique et débrouille

L’outil premier du punk consiste à subvertir l’ordre en place, de manière parfois illégale lorsqu’il s’agit de squatter un lieu, afin d’imposer sa vision du monde. Musiciennes et musiciens détournent par exemple l’argent obtenu des concerts dans des salles subventionnées, ou profitent d’une tribune pour transmettre ses valeurs de solidarité et d’égalité. Cet argent est tantôt reversé à des associations menant des actions militantes ou peut être réinvesti directement dans la scène DIY pour garantir son autonomie.

Et suivant l’héritage des Riot Grrrl, ce mouvement féministe des années 1990 dénonçant la part essentiellement masculine des musiciens de la scène punk, les problèmes de violences sexistes sont pris à bras le corps. Les femmes s’auto-organisent en s’armant d’outils pédagogiques de l’éducation populaire et de l’empowerment. Des ateliers d’apprentissage musical sont proposés par exemple par Salut Les Zikettes, doublés par la promotion des figures féminines et activistes sont relayés dans des fanzines comme Big Up Girls.

<span class="caption">Cinquième couverture du fanzine Big Up Girls.</span>
Cinquième couverture du fanzine Big Up Girls.

Ces initiatives sont aussi l’occasion d’ouvrir des espaces de discussions en non-mixité nécessaires pour que des témoignages d’abus soient d’abord partagés, puis éventuellement rendus visibles. Ce fut le cas notamment à travers l’enquête récente de Mediapart relatant des témoignages de violences sexuelles au sein des musiques extrêmes.

Sans oublier l’aspect le plus important au cœur de l’idéologie punk, celle de la débrouille : lorsque l’on n’a pas les moyens de s’offrir un instrument ou des outils pour réaliser son propre merchandising, il faut les créer soi-même. Tout devient possible avec une connexion Internet et des poubelles bien remplies, surtout lorsque l’on a l’opportunité de se former à la débrouille lors de ces ateliers DIY.

Nous voyons ainsi s’articuler ce que l’on pourrait appeler un art total, mais qui pourtant se dénie souvent comme tel : il se fond presque entièrement dans les conditions de sa réalisation, c’est-à-dire comme étant autant un moyen qu’une fin en soi puisqu’il débouche rarement sur une carrière artistique classique. Un débat entre punks et scientifiques est d’ailleurs ouvert pour savoir si l’aspect éphémère de l’action DIY marque la faiblesse de la scène punk ou représente une réelle arme politique. Mais il ne pose pas la question de l’autonomie de ses valeurs ainsi que celle relative à ses propres moyens de production en régime numérique.

Il ne questionne d’ailleurs que trop peu les liens ambigus, parfois nécessairement tissés avec les pouvoirs publics. Enfin, il écarte selon nous rapidement un point crucial qui pourtant lient les punks : toutes et tous partagent un affect commun pourtant déterminant dans leur trajectoire de vie, celui du même attachement à la musique punk bien avant qu’il soit traduit en discours militant.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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