Interdiction des produits « non essentiels » dans la grande distribution : une mauvaise réponse à un vrai problème

Nathalie Janson, Économiste & enseignante-chercheure, Neoma Business School
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La France a atteint un sommet de non-sens économique : par souci d’équité, les grandes surfaces ne peuvent plus vendre depuis le mercredi 4 novembre 2020 des produits non essentiels, dont la liste rappelle Kafka.

Cette mesure rappelle la fable de Frédéric Bastiat intitulée La pétition des fabricants de chandelles publiée dans les Sophismes Économiques en 1848. Dans cette satire, les fabricants de chandelles réclament à être protégés par l’État de la « compétition ruineuse d’un rival étranger » bien plus performant qu’eux, le soleil.

À cette fin, ils exigent qu’on ordonne la fermeture des fenêtres et lucarnes par lesquelles la lumière du soleil entre. Cette fable dénonce l’absurdité qui se cache derrière le protectionnisme et n’est pas sans faire écho à la décision de fermeture des rayons de produits « non essentiels » des supermarchés à partir de demain.

Un deuxième confinement très différent

Le deuxième confinement, annoncé le mercredi 28 octobre 2020, se veut moins strict que le premier afin de préserver a minima l’activité économique. En conséquence, il limite le ralentissement de la circulation du virus. Toutefois, les commerces non essentiels restent fermés pour éviter la tentation de shopping qui maintiendrait les gens dans la rue. La logique semble imparable, sauf qu’elle ne l’est pas tout à fait et ce pour les raisons suivantes.

Tout d’abord, par rapport au printemps, il n’y avait pas de masques, pas de gel et les commerces non essentiels ne se sentaient pas en sécurité à l’idée de rester ouverts et de mettre à la fois en danger leurs employés, leurs clients et eux-mêmes. Le mot d’ordre était de se protéger.

En outre, le chiffre d’affaires des mois de mars et avril ne représente pas le même pourcentage dans le chiffre d’affaires annuel que celui de novembre-décembre. C’est particulièrement vrai dans des secteurs comme les jouets (38 % du chiffre d’affaires entre novembre et décembre), la parfumerie (29 %) ou l’horlogerie (28 %), comme le souligne un article publié le 30 octobre 2020 dans le magazine LSA.

Les petits commerces, qui voient donc leur survie mise en péril après un printemps éprouvant, ont démontré depuis l’annonce toute leur frustration.

Des manifestations ont eu lieu un peu partout en France, comme à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) ce mercredi 4 novembre, dans le Loir-et-Cher où le maire de Salbris a apporté son soutien aux petits commerçants, ou encore en Ardèche où un rassemblement a été organisé samedi 31 octobre.

Ailleurs, comme à Perpignan (Pyrénées-Orientales), Brive (Corrèze) ou Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), des maires ont signé, juste après l’annonce du deuxième confinement, des arrêtés autorisant l’ouverture des commerces non alimentaires de leur ville – qui ne peuvent toutefois pas s’appliquer –, pour dénoncer la situation.

La frustration est d’autant plus grande que les commerçants ont investi pour que leur espace commercial soit aux normes sanitaires et afin que leurs salariés et leurs clients comme eux se sentent protégés. Surtout, les ils n’admettent pas que, parallèlement, aucune jauge de fréquentation ne soit imposée dans les supermarchés et hypermarchés. Autrement dit, que la grande distribution continue à prospérer alors que la perspective qui attend les commerçants de proximité est sans doute celle de mettre la clef sous la porte.

Le gouvernement restant ferme sur l’arrêt de leur activité, comme les fabricants de chandelles de Bastiat qui veulent que l’État les protège de la concurrence déloyale du soleil, la solution possible devient alors d’interdire les grandes surfaces de vendre ces mêmes produits non essentiels afin de rétablir une certaine égalité de traitement.

Pourquoi pas un fonds de solidarité ?

Mais si l’objectif est de rétablir justice, alors il ne faut pas s’arrêter là. D’ailleurs, la maire de Paris, Anne Hidalgo, ne s’y est pas trompée, en proposant le 2 novembre, au nom de tous les commerces privés d’activité, des mesures contre l’e-commerce et surtout contre le géant américain Amazon qui affiche une santé insolente et anticipe un bénéfice compris entre 1 et 4,5 milliards de dollars !

Comme dans la fable de Frédéric Bastiat, on voit que la demande d’interdiction pour rétablir l’équité apparaît sans fin. Pourtant, la réalité des chiffres du premier confinement indique une réalité différente en France. En effet, les grands gagnants du premier confinement ne sont pas tant les grandes surfaces en tant que commerce physique que leurs services de vente en ligne (drive et livraison à domicile). Selon le baromètre Kantar publié par LSA le 16 septembre 2020, la vente en ligne de produits de grande consommation a augmenté de 55 %. Les achats ont été majoritairement réalisés via les sites des acteurs de la grande distribution (plus de 59 % des dépenses).

Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, Amazon a vu sa part de marché baisser en France de 8 % en partie en raison de la suspension de ses activités entre le 15 avril et le 18 mai 2020.

Compte tenu de l’engouement des consommateurs pour la vente à distance, même dans la grande distribution, il est judicieux de se demander si la seule interdiction à la vente des produits non essentiels dans les supermarchés constitue la réponse la plus appropriée à la fermeture des commerces non essentiels.

N’y a-t-il pas de solution plus « gagnante-gagnante » compte tenu de la réalité des chiffres ? Cette interdiction devrait en effet venir renforcer la tendance constatée lors du premier confinement, et les grands noms de la distribution continueront visiblement à vendre davantage en ligne.

Sans aller jusqu’à la solution adoptée à Barcelone, où les petits commerces restent ouverts et les supermarchés ferment, n’aurait-il pas été plus constructif de laisser la grande distribution continuer à vendre tous ses produits, mais en lui demandant une contrepartie, ainsi qu’aux acteurs du e-commerce ?

Ces entreprises pourraient par exemple contribuer à un fonds de solidarité pour soutenir les petits commerces. Fabien Versavau, président de la société de vente en ligne Rakuten, en a d’ailleurs fait la proposition :

« Nous avons proposé de reverser 50 % des commissions de notre chiffre d’affaires réalisé sur les catégories de produits en tension, celles dont les magasins sont fermés et pour lesquelles la période de Noël est si cruciale ».

L’entreprise propose également des formations pour aider les petits commerces à se digitaliser. En effet, l’urgence est davantage sur l’accélération de la digitalisation des commerces de proximité quand c’est envisageable pour leur activité (en effet, la digitalisation n’apporte rien aux coiffeurs ou aux centres esthétiques), d’autant plus que les outils pour cette digitalisation n’ont jamais été autant accessibles.

En outre, si l’interdiction de la vente de produits non essentiels n’aide rien à la survie des petits commerces, leur maintien à la vente dans la grande distribution permet aux consommateurs faire leurs courses dans des conditions normales (et non dans un climat anxiogène alimenté par les produits barrés d’accès) et aux employés de ces rayons de produits non essentiels de travailler.

En facilitant la vie des consommateurs, non seulement on soutient non seulement l’activité mais également les rentrées fiscales de l’État.

Sinon quelle sera la prochaine étape ? L’interdiction de l’accès des sites d’Amazon, Cdiscount, Fnac, Darty et autres acteurs du secteur ? Est-ce bien là digne de l’image de « start-up nation » dont veut se doter la France ?

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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