Initiative de journalisme local
Âgés respectivement de 26 et 30 ans, Madeleine et Alexandre Dufour sont revenus dans leur coin de pays et ont joint Famille Migneron après leurs études universitaires à Québec. L’entreprise a été fondée en 1994 par leurs parents, Maurice Dufour et Francine Bouchard. Ceux-ci ont passé le flambeau à leurs deux enfants. La mère s’occupe encore des paperasses administratives, tandis que le père, plus en retrait, fait office de conseiller. Le processus de relève «s’est fait naturellement», précise Madeleine. Pas de pression des parents, chacun assigné à des projets distincts, selon leurs capacités et intérêts. «On a réussi à prendre notre place.» Et la fibre entrepreneuriale, ils l’avaient déjà en eux. Plus petite, Madeleine était la capitaine de l’équipe de soccer et leader de son groupe. «Peu importe ce que j’allais faire, je savais que j’allais être une leader et avoir une position de gestionnaire», souligne-t-elle. Quant à Alexandre, c’est quelque chose «d’inné» chez lui aussi. «Je pense que je suis né avec un amour pour les gens et la volonté de développer des liens avec eux.» Mais que ce soit instinctif ou pas, plusieurs tâches de gestionnaire ne s’apprennent pas sur les bancs d’école, insiste Madeleine. Comme leur première embauche ou leur premier congédiement. «Même si on a un instinct exceptionnel de chef d’équipe, c’est quelque chose qui vient avec l’expérience.» Gestion et pandémie L’arrivée de la pandémie, après plus d’un an aux commandes de l’entreprise, s’est révélée un véritable test pour leurs qualités managériales. «On n’a plus de point de repère, entame la cadette. Chacune de nos décisions a une incidence sur le futur de l’entreprise.» Devoir composer avec les nouvelles règles sanitaires, tout en répondant à la demande qui n’a cessé de croître, et ne pas savoir sur quel pied danser pour l’inventaire se révélait tout un défi pour le duo. Le plus «jeune» de leur fromage requiert un temps d’affinage de 50 jours. «Il faut toujours prévoir ce délai à l’avance», précise-t-elle. En plus de la saison estivale qui s’est avérée extraordinaire dans Charlevoix, la gestion efficace de la production, des dizaines de milliers de touristes et de la trentaine d’employés devenait primordiale. «On est chanceux de ne pas avoir fait trop d’erreurs», admet Alexandre. «Gérer une business en temps de COVID, je pense qu’on va s’en souvenir longtemps. Ça va nous forger pour le futur. Ça va nous avoir formés à être exposé à des enjeux tellement intenses», poursuit Madeleine. Ils sont toutefois conscients que plusieurs autres entrepreneurs n’ont pas eu la même chance qu’eux, notamment les restaurateurs, de fidèles clients. «Ça nous déchire le cœur», lance-t-elle. C’est le cas du restaurant les Faux bergers, où les plats sont constitués à 90 % de produits du terroir charlevoisien. Depuis 2017, le copropriétaire Sylvain Dervieux loue un local sur la ferme de Famille Migneron. Même si leur restaurant a subi des fermetures sporadiques en raison de la COVID, il soutient que l’été leur a «sauvé la peau des fesses» en palliant au manque de revenus. Dorénavant, quelques-uns de leurs plats sont offerts à la boutique de Famille Migneron. Ils auraient pu s’organiser avec Uber Eats ou via des commandes pour emporter, mais pour l’instant, ils peuvent encore se permettre d’éviter ces solutions. M. Dervieux, aussi président de la table agrotouristique, dont la mission est de promouvoir la Route des saveurs de Charlevoix, espère que le terroir de la région continuera sur sa belle lancée, malgré les défis de la pandémie. «Ce sont les producteurs agroalimentaires qui nourrissent la population, pas les restaurants. J’espère qu’ils continueront de vivre de leur passion.» Une diversification à leur image La fratrie Dufour est consciente qu’elle doit imprégner sa marque à l’entreprise familiale. C’est donc un nouveau chapitre qui s’ouvre sous le signe de la diversification. L’entreprise héberge désormais quatre secteurs : fromagerie, bergerie laitière, distillerie et vignes. Des activités qui avaient déjà été instaurées, mais qu’ils ont concrétisées dans les deux dernières années. Notamment celle de la distillerie, surnommée Charlevoyou. Un projet mené par Madeleine. «Tout ce qu’on fait, on le fait avec passion.» Cet été, une eau-de-vie au petit lait faisait son entrée sur les tablettes de la SAQ. «Le cœur du projet de la distillerie», affirme-t-elle. Le «petit lait» étant l’excédent qui s’écoule lors de la fabrication des fromages. «On a trouvé une solution à un problème qu’on avait», souligne-t-elle fièrement. Le duo peut ainsi se vanter d’être la seule fromagerie dans la province à récupérer le petit lait et à l’ajouter dans un alcool. Au courant des prochains mois, deux nouveautés s’ajouteront au créneau distillerie de l’entreprise, soit le gin aux raisins et le gin à base de petit lait. Car la créativité et la spontanéité jouent un rôle déterminant dans le processus de production de la ferme. Une occasion, pour Madeleine et Alexandre, de «tester plein d’affaires». Des «petits tests» comme la fabrication d’un fromage haloumi, d’un yogourt ou d’un lait fermenté. «Si une création fonctionne bien et qu’on arrive à la placer dans notre production, peut-être que ce produit deviendra régulier», précise Madeleine. Toutefois, le fromage demeurera «l’épicentre» de la ferme, assurent-ils. «C’est ça qui est à la base de tout», fait valoir Alexandre. Fiers de leur racine Si la plupart de leurs amis du secondaire ou du primaire ont déserté la région pour aller s’installer dans les zones urbaines, Madeleine et Alexandre, eux, ont décidé de bâtir leur vie dans leur ville d’origine. «Je ne me verrais pas vivre nulle part ailleurs», lance l’aîné. Même s’ils reconnaissent que la dévitalisation de leur région reste un enjeu important. «Une chose que je souhaiterais dire aux jeunes qui veulent pratiquer leur métier dans Charlevoix, je leur dis, ça se fait. Il y a plein de secteurs en ébullition que les gens ne soupçonnent même pas», affirme Madeleine, convaincue. Que souhaitent-ils pour le terroir charlevoisien? Que les producteurs prennent des risques et développent leur côté artistique. «Essayer des choses qui n’ont jamais été faites dans la région ou dans la province. Innover. Pour que Charlevoix devienne un berceau de créations.» Un peu comme le safran, mentionne-t-elle. Ainsi, croit-elle, ces modèles «attrayants» donneront l’envie aux jeunes familles de s’installer dans la région et de se lancer dans un projet d’agriculture qui leur tienne à cœur. Alexandre ajoute qu’il faut éviter de «tomber dans le panneau» de l’industriel. «Ça nous guette tout le temps, constate-t-il. C’est réellement le vrai défi pour préserver l’authenticité d’une région ou d’un produit.Myriam Boulianne, Initiative de journalisme local, Le Soleil