Joe Biden comprend le rôle d’un président américain, en 2021

J.M. Opal, Associate Professor of History and Chair, History and Classical Studies, McGill University
·6 min read
<span class="caption">Le président Biden, à la Maison-Blanche, se dirigeant vers le bureau ovale le 9 mars 2021.</span> <span class="attribution"><span class="source">(AP Photo/Patrick Semansky)</span></span>
Le président Biden, à la Maison-Blanche, se dirigeant vers le bureau ovale le 9 mars 2021. (AP Photo/Patrick Semansky)

J’ai grandi aux États-Unis et je n’étais pas un grand admirateur de Joe Biden.

Je me souviens du Joe Biden de 1991, lors des audiences pour la nomination de Clarence Thomas à la Cour Suprême en 1991, et de son air absent tandis que ses collègues attaquaient à Anita Hill. Je me souviens de lui sous Bill Clinton et George W. Bush, pérorant et marchandant des compromis dont personne ne voulait.

Joe Biden, c’était le côté « bof » de la classe politique qui incarnait la complaisance envers le « moindre mal ». Qui sympathisait vaguement avec les travailleurs, mais qui n’était pas contre les tropismes néolibéraux pour réduire les impôts, assouplir les réglementations et « libérer » les marchés. Il croyait que le mouvement des droits civiques avait chassé les vieux démons, et il n’a jamais perçu les forces obscures qui se massaient derrière son prédécesseur, Donald Trump, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Il y a un an, lors d’une primaire éprouvante contre des rivaux plus progressistes, Joe Biden semblait davantage le candidat du passé que celui de l’avenir.

Mais depuis, Joe Biden a démontré qu’il comprend les rouages d’une présidence moderne, tant pour la conduite des affaires que pour sa réponse aux atermoiements de la nation.

Le premier parmi ses pairs

Au tout début de la République, les premiers présidents s’intéressaient surtout aux affaires extérieures. Selon la Constitution de 1787, la politique intérieure relevait du Congrès plutôt que de la présidence. Dans ce pays alors chaotique et mal défini, les présidents devaient se débrouiller pour faire respecter les lois fédérales.

Cette situation a changé pour de bon sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt entre 1933 et 1945. Aux prises avec la Grande Dépression puis avec le fascisme, FDR s’est affranchi de ses réflexes de modéré pour adopter une politique socioéconomique très à gauche. Son New Deal a considérablement élargi la portée du pouvoir exécutif, augmentant ainsi l’envergure de la présidence pour la plupart des Américains.

Les membres du Congrès ont résisté, bien sûr, soit parce qu’ils étaient des Républicains, soit parce qu’ils voulaient protéger le pouvoir de cette branche du gouvernement. Et de même pour les gouverneurs, qui représentent la décentralisation et la tradition américaine de l’autonomie locale.

La présidence en 2021 doit s’accommoder de ces héritages contradictoires. C’est le président qui fixe les priorités en matière d’affaires intérieures et étrangères et il jouit d’un pouvoir discrétionnaire énorme sur un appareil tentaculaire. Mais il doit encore bâtir des alliances à la Chambre et au Sénat et composer avec l’indépendance obstinée des 50 États.

Ce que Joe Biden comprend parfaitement.

Il sait quand proposer un projet de loi et quand laisser les détails aux autres. Il sait comment présenter une question et comment laisser les MSNBC et autres Fox News en débattre.

Plus important encore, il comprend parfaitement que les idéologies dominantes des 50 dernières années – en particulier le précepte néolibéral que les marchés savent mieux que l’État – sont impuissantes face à un virus impitoyable qui saccage tout.

C’est pourquoi Joe Biden, le modéré suprême, a pu faire passer un plan de sauvetage de 1 900 milliards de dollars, sans doute la plus grande décision prise par le gouvernement américain depuis les années Roosevelt.

Le Consolateur en chef

En plus de formuler des politiques, un président américain moderne doit savoir consoler le peuple en temps de crise. Encore un héritage de Roosevelt, qui fut le premier président à utiliser la radio avec ses fameuses « conversations au coin du feu ». Il s’adressait alors directement au public afin d’entretenir au sein du peuple une sorte d’unité émotionnelle.

<span class="caption">Franklin Delano Roosevelt en avril 1943.</span> <span class="attribution"><span class="source">AP Photo/Robert Clover</span></span>
Franklin Delano Roosevelt en avril 1943. AP Photo/Robert Clover

Les Canadiens sont bien en droit de se demander pourquoi ce genre d’unité est nécessaire. Pourquoi les Américains ont-ils tant besoin d’unité émotionnelle ? Pourquoi ses 330 millions d’habitants ne peuvent-ils avoir leurs propres sentiments individuels tout en acceptant de respecter ceux des autres ? Pourquoi ne peuvent-ils pas vivre ensemble, dans une société vaste et complexe, en étant différents, mais indissociables ?

L’affaire est complexe.

À force d’étudier le nationalisme américain, j’en suis venu à penser que les Américains n’ont pas le sens de la nation autant qu’ils le souhaiteraient. Notre nationalisme n’est ni clair ni intuitif. Notre langue n’est pas la nôtre, notre culture n’est pas ancienne. Nous n’avons même pas une notion claire ou ferme d’une patrie, au sens français du terme, à laquelle nous pouvons nous rattacher.

Pour une large part, l’histoire et de la culture américaines relatent l’expérience de déracinés qui s’installent aux États-Unis, généralement au détriment des populations indigènes. (C’est particulièrement vrai pour les colons blancs, bien que les Noirs américains aient également recherché la liberté en se dirigeant vers l’ouest ou le nord). Cet individualisme forcené et cette mythologie de pionniers nous isolent et nous aliènent les uns des autres – et je dirais même : particulièrement de nos compatriotes.

C’est pourquoi il nous faut quelqu’un qui nous épaule quand il se produit quelque chose de terrible. Quelqu’un qui nous couvre des yeux, qui partage notre détresse et qui nous dit, en fait, que nous sommes moins seuls que nous le craignions.

Là encore, Joe Biden comprend son travail.

Se comporter en président

À bien des égards, Joe Biden est devenu président la veille de son investiture, en animant une cérémonie commémorative en hommage aux victimes du virus.

Il a fait de même lorsque le bilan des morts a dépassé les 500 000. Et encore récemment, en signant la loi sur le plan de sauvetage, il nous a parlé de nos difficultés et de notre tristesse.

<span class="caption">Lors de la commémoration des victimes de la Covid, Jill et Joe Biden se recueillent devant les lampions disposés autour du miroir d’eau du monument à Lincoln à la veille de son investiture.</span> <span class="attribution"><span class="source">AP Photo/Alex Brandon</span></span>
Lors de la commémoration des victimes de la Covid, Jill et Joe Biden se recueillent devant les lampions disposés autour du miroir d’eau du monument à Lincoln à la veille de son investiture. AP Photo/Alex Brandon

« Dans ma poche, je porte toujours une carte avec le nombre d’Américains morts de la Covid à ce jour », a-t-il déclaré.

Joe Biden n’est pas l’homme le plus éloquent, mais sa longue carrière lui a permis de tirer quelques leçons sur la manière d’élaborer des politiques. Et à ce moment-ci d’une longue vie, il a trouvé la force de continuer malgré la tragédie, parcourant les canyons sombres dans l’espoir de l’aube.

Et il est maintenant celui qui sortira l’Amérique de la calamité et la tirera vers une meilleure version d’elle-même.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

Lire la suite: