L’amour préfère-t-il la ville ?

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Sherbrooke — Loin de la ville, loin du cœur? Le portrait est un peu plus complexe que ça. Assurément, dans son documentaire Le cœur a ses régions, la réalisatrice Karina Marceau s’est penchée sur ces obstacles bien répandus qui se dressent entre les habitants des régions éloignées et la rencontre de l’âme sœur. Un tour d’horizon qui risque de trouver écho dans toute zone du Québec qui ne bénéficie pas d’un bassin « Tinder » particulièrement grouillant.

Ce documentaire, diffusé samedi soir sur les ondes de Radio-Canada et qui sera disponible sur la plateforme TOU.TV, est allé à la rencontre de célibataires à travers le Québec, de la Côte-Nord à l’Abitibi en passant par le Bas-Saint-Laurent. Un joyeux retour dans cet été de proximité qu’était celui de 2019.

« Je trouvais ça fascinant, parce que c’est la quête ultime de l’être humain, la quête de l’amour, qui devient révélateur d’un mode de vie dans un milieu donné, confie Karina Marceau. C’est un portrait de la vie régionale avec la plus belle lunette qui soit, c’est-à-dire celle de l’amour. »

Trop peu de nouveauté dans l’éventail de célibataires disponibles, trop de distance à parcourir pour un simple café, trop de potinages indésirables : les déceptions sont nombreuses pour ceux qui cherchent l’âme sœur en région dans ce documentaire.

« On parle de proximité, de tissu social... Une participante en Abitibi nous disait que, quand elle avait un rendez-vous galant, elle n’allait pas dans son village. Si un gars l’intéressait, elle lui donnait rendez-vous dans un village à 10, 20, 30 km plus loin pour être certaine qu’il n’y ait pas tante Georgette qui arrive et que les rumeurs commencent. »

Si certains n’excluent pas de quitter définitivement leur région pour voir si l’amour se trouve au-delà du 500 km de rayon inscrit dans leur Tinder, d’autres combattent la décroissance de leur municipalité malgré tout. Une déclaration d’amour qui n’est pas passée inaperçue aux yeux de la réalisatrice.

« Étrangement, on a l’impression que les gens qui habitent à l’extérieur des grands centres y habitent par dépit. Il est peut-être temps qu’on passe à un autre message. Les gens des régions aiment leur région et y restent, notamment parce que le territoire est exceptionnel. Il y a les deux côtés d’une même médaille : les gens se connaissent et sont là les uns pour les autres, avec les bons et les mauvais côtés. »

Des solutions?

Malgré les outils de rencontre d’aujourd’hui, Mme Marceau est loin de faire le pari que la génération d’aujourd’hui a moins de difficultés à trouver l’amour. « D’ailleurs, les taux de célibat sont effarants. Dans certaines régions, on parle de 50 % de célibataires », ajoute-t-elle.

Et parfois, on ne sait pas non plus ce qu’on cherche : à la fin du documentaire, on apprend par exemple qu’une participante de la Côte-Nord prénommée Léa, qui se cherchait un copain à l’époque du tournage, est aujourd’hui dans les bras d’une femme.

La COVID-19 a d’autant plus davantage freiné que lubrifié les contacts sociaux — ce qui mériterait d’ailleurs un autre documentaire, selon Karina Marceau. Mais que peut-on améliorer, si les applications de rencontres ne sont pas la panacée?

« Le célibat est un marché très très lucratif et il y a toutes sortes d’initiatives. Mais ce que je trouvais intéressant —et c’est là qu’on sort de l’anecdotique — c’est qu’il y a des organismes de développement économique qui, désormais, organisent des rencontres de célibataires pour s’assurer qu’il y ait des gens qui s’installent et qui restent dans les régions. L’amour est un enjeu de développement de régional, et ça, c’est intéressant. »

De l’Abitibi à l’Estrie

S’il est plutôt difficile de comparer la Côte-Nord ou l’Abitibi à l’Estrie en termes de population ou de distanciation géographique, on peut cependant penser que le caractère agricole de cette dernière n’est pas sans impact sur sa fertilité amoureuse. L’émission L’Amour est dans le pré se donne d’ailleurs le mandat de mettre en lumière la réalité de ce secteur, encore cet hiver.

« Je pense que c’est encore plus intense pour les agriculteurs, parce qu’il y a l’idée de « je ne bouge pas, j’ai des animaux et un territoire » tandis que quand tu es établi dans une région, tu peux être quand même ouvert à bouger, ce qui n’est pas le cas quand tu as une terre », réfléchit Mme Marceau.

« Aussi, en Estrie, il y a un élément que je n’ai pas abordé dans mon documentaire : ce sont les communautés anglophones. On cherche quelqu’un dans sa communauté... la question de la langue, on s’entend que ce n’est pas un élément banal dans le choix de ton partenaire de vie. J’ose présumer, sans vraiment me tromper, qu’on est presque dans une logique insulaire. »

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local, La Tribune