Comment l’amour traverse l’œuvre de Dante

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<span class="caption">Dante Gabriel Rossetti, Paolo and Francesca da Rimini, 1855.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.tate-images.com/preview.asp?image=N03056" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Tate Gallery">Tate Gallery</a></span>
Dante Gabriel Rossetti, Paolo and Francesca da Rimini, 1855. Tate Gallery

Les 700 ans de la mort de Dante, survenue à Ravenne entre le 13 et le 14 septembre 1321, a fait fleurir de nombreuses recherches sur le poète florentin et son œuvre majeure.

On ne compte plus le nombre de célébrations et d’événements en son nom, dont le dernier a été l’attribution posthume de la citoyenneté d’honneur de Vérone, ville où le père de la langue italienne séjourna plusieurs fois pendant son exil de la ville de Florence, se liant d’amitié avec le prince Cangrande de la Scala.

Une quête de sens intemporelle

Comme l’a souligné le Président de la République italienne, Sergio Mattarella : « Il représente l’identité nationale née bien avant l’État italien ». La beauté et la richesse de La Divine Comédie de Dante résident dans le fait que, à chaque époque, elle peut être lue avec intérêt et résonner avec l’actualité.

En 2004, aux États-Unis, deux thérapeutes et un neurologue ont élaboré la « méthode Dante », entendue comme un véritable voyage thérapeutique, qui permet à la personne qui l’entreprend de surmonter le mal-être et les difficultés, et donc de retrouver une forme de sérénité. En somme, la promesse de se transformer tout en restant soi.

La pandémie mondiale a également permis d’offrir de nouvelles interprétations au chef-d’œuvre de Dante, car la quête de sens se fait sentir avec encore plus d’acuité. Après les confinements successifs, nous avons tous ressenti une forte envie de sortir et de « voir les étoiles », à l’instar du poète.

Nous savons bien que le long chemin de La Divine Comédie est celui qui conduit le Poète à se détacher des tentations humaines et du péché, à s’élever jusqu’aux hauteurs de l’amour le plus absolu qui soit : celui qui se concrétise dans la rencontre avec Dieu. La philosophe américaine Martha Nussbaum, dans son beau livre L’intelligence des émotions (aux pages 657-693 de l’édition italienne que j’ai consultée), en fait une interprétation très intéressante.

Théorie de l’émotion

Nussbaum consacre depuis de longues années des études approfondies à la thématique des émotions : pour elle, toutes les constructions durables, même en politique, reposent sur l’amour pour l’humanité. La philosophe est fortement convaincue qu’une société ne peut être juste sans amour.

La justice sociale est, en effet, fortement enracinée dans les émotions et les sentiments comme la compassion, l’empathie, l’amour. Pour donner force à sa thèse, Nussbaum s’appuie sur de grands chefs-d’œuvre de la littérature de tous les temps.

Par exemple, elle esquisse les caractéristiques de l’amour platonique, qui tend vers le beau en toutes choses et qui, cependant, ne parvient jamais à donner vie à une authentique théorie de l’émotion. Elle débat de la signification de l’ascension amoureuse chez saint Augustin, avec sa référence constante et problématique à la méchanceté innée de l’homme.

Elle analyse la façon dont Proust décrit les émotions, la douleur de la passion amoureuse, la jalousie qui fait de l’amant le geôlier de sa bien-aimée. Elle se penche sur des auteurs plus récents, comme Emily Brontë, Gustav Mahler, Walter Whitman et James Joyce. Comment pourrait-elle ne pas parler du poème dantesque, qui représente précisément la description du voyage le plus fascinant qui soit pour atteindre l’amour ?

Ainsi, après avoir vécu avec douleur le détachement de Virgile, le guide aimable qui l’a accompagné jusqu’au seuil du Paradis, Dante est prêt à revoir Béatrice. Toute perte est douloureuse, mais elle est tout aussi nécessaire pour parvenir à un nouveau stade de maturité spirituelle. Il est à ce titre significatif que Béatrice appelle l’aimé par son nom (et c’est la seule fois où le nom du Poète apparaît dans la Comédie) :

« Dante, perché Virgilio se ne vada,
non pianger anco, non piangere ancora ;
ché pianger ti conven per altra spada »

« Dante, parce que Virgile s’en va,
ne pleure pas, ne pleure pas encore ;
il convient que tu pleures par une autre épée. » (Purgatoire, XXX, 55-57)

Béatrice est la femme qui a embrassé et qui embrasse les fautes et les vertus de l’aimé, dans les yeux de laquelle toute leur histoire terrestre est présente. Nussbaum souligne que l’amour chrétien est l’amour pour l’individu, pour cet individu spécifique et non, par conséquent, une sorte d’admiration contemplative.

Pour cette raison, la philosophe américaine dit qu’elle trouve cette scène – quand Béatrice regarde Dante en l’accueillant aux portes du Paradis – « à la fois physiquement sensuelle et profondément émouvante ».

Il ne s’agit pas ici de l’amour purement érotique qui lie Paolo et Francesca. L’autre n’est pas, en effet, un simple instrument de plaisir, mais il est l’individu dans sa singularité unique, vu pour ce qu’il est. Il ne s’agit pas non plus l’amour filial que Dante porte à son maître Brunetto Latini, rencontré au chant XV de l’Enfer, celui des sodomites. Un intellectuel dont la faute la plus grande réside dans son orgueil, à la différence de Dante, pour lequel l’homme a toujours besoin de Dieu pour atteindre l’eudaimonìa (la béatitude).

L’idée que l’amour chrétien est l’amour vrai, s’offrant à l’individu dans son intégrité, et qui atteint sa pleine adéquation avec le salut éternel, est également développée par Nussbaum dans l’article : « Le “Dante” de Béatrice : aimer l’individu ? », Apeiron 26 : 161-178 (1993).

Il est intéressant de lire Dante selon l’interprétation de Martha Nussbaum, car la philosophe comprend l’amour que le Divin Poète manifeste pour l’humanité déchue, pour l’humanité fragile et imparfaite. Sur ce plan, il va bien plus loin qu’ Augustin. Chez Augustin s’exprime une colère contre les hérétiques, les païens, les incroyants, les juifs. Chez Dante, il y a, plus encore que chez Augustin, l’expression d’un amour total pour l’humanité déchue et donc, à ce titre, très prometteur pour la vie politique de ce monde. Et pourtant, prévient-elle, l’ascension de Dante n’est pas exempte de problèmes critiques.

Tout d’abord, le poète exprime une colère qui est parfois justifiée parce qu’elle s’adresse aux injustices et à la corruption du monde, mais il arrive qu’elle soit dirigée contre ceux qui ont commis des erreurs uniquement parce qu’ils ont suivi leurs croyances. Pour Dante, les seuls êtres vertueux ne sont pas tous chrétiens. Il présente des figures d’hérétiques vertueux et donc dignes de respect, au même titre que les croyants. La moralité n’est pas seulement un fait lié à la croyance religieuse. Dante valorise également la liberté de l’autre et se place dans une perspective compatissante qui soutient une vision libérale de l’État ; cependant, la liberté de l’individu est toujours contrôlée, toujours soumise à l’autorité de l’Église (que Béatrice représente).

Les pages de l’Enfer, où les êtres humains jugés dégoûtants sont bannis, posent de sérieux problèmes sur le plan de l’acceptation et de la réciprocité, tant en amour que dans la vie sociale.

Une autre grande limite de la vision dantesque est la place attribuée au sexe parmi les joies de la vie humaine. Le sexe n’est permis que selon son acception dans la doctrine catholique : il ne peut être pratiqué qu’à des fins reproductives et tout amour est d’autant plus parfait qu’il se rapproche de la chasteté.

Enfin, en ce qui concerne la compassion, Nussbaum constate que le poète divin fait un pas en avant décisif, car la compassion pour la souffrance humaine est précisément une composante fondamentale de l’ascension. Ici, Nussbaum trouve que Dante a une vision plus pragmatique de la compassion que celle d’Augustin.

En conclusion, Nussbaum affirme que le poème de Dante est conforme aux canons de l’orthodoxie chrétienne de type médiéval. Une déclaration que l’on peut discuter. Mais nous pouvons certainement nous accorder avec cette affirmation de la philosophe :

« Il n’y a pas de texte dans toute la littérature qui manifeste un amour plus pur, une curiosité plus absolue à l’égard des vies humaines. Dante embrasse vraiment le monde avec amour. »

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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