L’avenir du patrimoine bâti religieux menacé par la crise

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* DOSSIER, TEXTE 2 DE 4

La pandémie qui affecte durement les finances de l’Église pourrait avoir un impact important sur l’avenir du patrimoine bâti religieux au Québec.

C’est du moins ce que craint François-Olivier Dorais, professeur en histoire à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). « À court terme et à moyen terme, je suis très inquiet de l’avenir du patrimoine bâti ecclésiastique et religieux, ça, c’est certain, et a fortiori des églises », a-t-il souligné, en entrevue avec Le Quotidien.

Les difficultés financières causées par la crise sanitaire et économique ne feront qu’accélérer les transformations auxquelles faisaient déjà face les paroisses, qui traversaient une crise institutionnelle et financière avant la pandémie. « La pandémie actuelle ne fait qu’accentuer un problème qui était déjà là », indique le professeur Dorais.

Ainsi, malgré les bons coups, les initiatives de sauvegarde et les projets de reconversion qui ont vu le jour dans les dernières années dans certaines communautés, la survie de plusieurs églises sera remise en cause par la crise.

« Ça m’inquiète, car il y a beaucoup de ratés dans la gestion du patrimoine religieux au Québec », soulève François-Olivier Dorais, en se questionnant sur les intentions du gouvernement d’inclure ou non des investissements dans le patrimoine bâti et religieux dans son plan de relance.

De nombreuses églises Et les églises sont nombreuses au Québec. La province compte quelque 1650 lieux de culte catholiques, selon les informations transmises par l’Assemblée des évêques catholiques du Québec. Le dénombrement est semblable du côté de l’Inventaire des lieux de culte du Québec, qui recense pour le Conseil du patrimoine religieux du Québec les édifices construits entre 1671 et 1975.

Ce nombre n’est pas seulement lié à l’importance de la religion catholique dans l’histoire du Québec. Il faut retourner dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale pour comprendre le « problème » des nombreuses églises que compte aujourd’hui le territoire québécois, expose le professeur.

« Après la Deuxième Guerre mondiale, on a construit un paquet d’églises, parce qu’on pensait que l’avenir du catholicisme allait être rayonnant, sans se douter que 15-20 ans plus tard, ça allait mourir. »

Il donne l’exemple, dans le secteur du centre-ville de Chicoutimi, des églises du Christ-Roi et Saint-Joachim, construites environ à un kilomètre l’une de l’autre dans les années 1950. L’église Saint-Joachim avait été reconstruite à l’époque après un incendie, à proximité du site d’origine.

La première a été transformée en centre d’escalade, alors que la seconde est aujourd’hui laissée à l’abandon, défigurée par les actes de vandalisme et vouée à la démolition. Saguenay a d’ailleurs réservé 600 000 $ pour la démolition du bâtiment en 2021, dans son dernier plan triennal d’immobilisation.

Un attachement Les difficultés liées à la crise ne marquent cependant pas la fin du catholicisme au Québec, estime-t-il, alors qu’un attachement sur le plan culturel demeure au sein de la population.

Malgré une baisse importante de la pratique religieuse, un peu plus de 65 % des Québécois se disaient de confession catholique, parmi les répondants de l’Enquête sociale générale, selon les données de 2018 transmises par Statistique Canada. Un pourcentage qui s’élevait à 34,3 % à l’échelle canadienne.

Le catholicisme demeure d’ailleurs bien vivant au Québec même s’il est moins visible, note le professeur, que ce soit sur le Web auprès d’une plus jeune génération ou dans des médias catholiques.

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« IL Y A UN MALAISE AVEC LA MÉMOIRE DU CATHOLICISME »

Pour mieux préserver le patrimoine bâti religieux, une réflexion doit cependant être menée sur la relation que les Québécois entretiennent avec la mémoire de l’Église catholique, croit François-Olivier Dorais, professeur à l’UQAC.

« Il y a un malaise avec la mémoire du catholicisme au Québec, qui doit être réglé avant, partage l’historien. Les failles de nos politiques patrimoniales traduisent, je pense, un malaise plus profond avec notre passé. »

Pour plusieurs, il s’agit d’un passé oppressif – et avec raison, observe le professeur – avec lequel les Québécois ont voulu rompre lors de la Révolution tranquille.

« Il y a de nouvelles générations qui n’ont pas connu ce passé-là et qui veulent le réinvestir, le redécouvrir », souligne-t-il, tout en étant conscient que les scandales sexuels de l’Église qui continuent de faire la manchette minent l’institution.

Sans oublier ce passé difficile, ou miser sur une résurgence du catholicisme, le professeur estime que le patrimoine religieux peut être ramené comme un « patrimoine désactivé, mais qui fait partie quand même de notre identité ».

L’Église a joué un rôle important dans l’histoire du Québec, rappelle-t-il, en étant le pilier institutionnel de l’éducation, de la santé et de l’organisation sociale tout en se faisant la défenderesse de la nation canadienne-française. « Pendant longtemps, l’Église s’est substituée à l’État au Québec, elle a été la colonne vertébrale du Québec », indique le professeur Dorais.

La Révolution tranquille ne marque d’ailleurs pas une cassure aussi nette que l’image qui en souvent été faite, entre le passage de l’emprise de l’Église aux réformes de l’État québécois.

Myriam Gauthier, Initiative de journalisme local, Le Quotidien