L’espace pour tous… ou seulement pour quelques-uns ?

Jacques Arnould, Expert éthique, Centre national d’études spatiales (CNES)
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<span class="caption">Explorer l’espace ou l’exploiter ? L’atterrissage de la capsule du _New Shepard_, une fusée privée.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.flickr.com/photos/nasafo/47085559171/in/photostream/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:NASA / Fickr">NASA / Fickr</a>, <a class="link rapid-noclick-resp" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:CC BY-NC">CC BY-NC</a></span>
Explorer l’espace ou l’exploiter ? L’atterrissage de la capsule du _New Shepard_, une fusée privée. NASA / Fickr, CC BY-NC

Cet article est publié dans le cadre de la prochaine Fête de la science qui aura lieu du 2 au 12 octobre prochain en métropole et du 6 au 16 novembre en outremer et à l’international et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème : « Planète Nature ? ».

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Il y a 60 ans, le président américain John F. Kennedy justifiait d’engager son pays dans la course à la Lune « non pas parce que c’est facile, mais parce que c’est difficile ». À cette raison morale, s’ajoutaient évidemment d’autres enjeux, plus politiques : sortir « par le haut » d’une tension diplomatique extrême entre son pays et l’Union soviétique ; prouver que les États-Unis possédaient le leadership dans un domaine technologique hautement stratégique.

Aujourd’hui, les motifs pour une nation ou une entreprise de s’engager dans un programme spatial ont changé : il est question d’utiliser l’espace « au profit de l’humanité » ou d’en explorer le voisinage le plus proche le plus proche de la Terre ; des raisons qui suscitent l’enthousiasme, mais aussi les critiques.

Les deux faces de l’espace

L’utilité des armadas de satellites qui tournent au-dessus de nos têtes n’est plus à prouver : de nos communications à nos déplacements en passant par nos prévisions météorologiques, nous dépendons très étroitement de ces fidèles compagnons, tout comme en dépendent nos systèmes économiques, énergétiques ou encore de défense. Si la multiplication de ces objets spatiaux et des débris qu’ils génèrent peut être inquiétante, leur raison d’être n’est fondamentalement plus discutable. Les activités spatiales « tournées vers la Terre », comme la télédétection et la météorologie, les télécommunications et la géolocalisation, sont devenues une évidence à gérer, en même temps qu’une responsabilité à assumer.

En revanche, celles qui s’intéressent à l’espace lointain, à l’exploration de la Lune, de Mars et du système solaire, voire à l’exploitation des ressources que pourraient contenir ces corps célestes sont désormais l’objet de critiques à la hauteur de l’enthousiasme qu’elles ont suscité par le passé et continuent à susciter.

Une ruée vers l’espace

Cette direction des activités spatiales profite de l’émergence et du succès d’entreprises privées dont SpaceX, Blue Origin ou Virgin Galactic sont les plus médiatiques. Après de nombreuses tentatives qui se sont soldées par des échecs, il a fallu attendre la fin des années 2000, un « coup de pouce » de la part de l’administration américaine et les gains astronomiques réalisés par les GAFAM pour que le secteur privé prenne vraiment pied dans le domaine spatial.

Elon Musk, Jeff Bezos et Richard Branson sont ainsi devenus les icônes du « NewSpace », de ce nouvel intérêt pour l’espace, avec un commun leitmotiv : celui de rendre l’espace accessible à un plus grand nombre de Terriens. Qu’il s’agisse de développer le tourisme spatial, d’envisager la colonisation de Mars, d’installer les industries polluantes dans l’espace pour réserver la Terre au séjour des humains, d’exploiter les ressources minières de la Lune et des astéroïdes, les acteurs du NewSpace ne manquent pas d’idées pour donner à l’entreprise spatiale un nouvel élan.

Et l’accueil réservé à leurs projets comme à leurs premières réalisations est à la hauteur de leurs ambitions : la course entre SpaceX et Blue Origin pour mettre au point la première fusée réutilisable, l’envoi de la Tesla d’Elon Musk avec un mannequin à son bord et au son de la musique de David Bowie, le vol de la première capsule spatiale américaine depuis la fin du programme des navettes sont les étapes les plus marquantes de l’écriture d’un nouveau chapitre de l’odyssée de l’espace, suivi par de jeunes aficionados enthousiastes.

<span class="caption">Le booster de la fusée réutilisable New Shepard, de la compagnie Blue Origin.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.flickr.com/photos/nasafo/32143859417/in/photostream/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:NASA/Flickr">NASA/Flickr</a>, <a class="link rapid-noclick-resp" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:CC BY-NC">CC BY-NC</a></span>
Le booster de la fusée réutilisable New Shepard, de la compagnie Blue Origin. NASA/Flickr, CC BY-NC

Les agences spatiales « traditionnelles » profitent de ce regain d’intérêt pour l’espace : les missions d’exploration du système solaire ou celles de la station spatiale internationale font à nouveau la une des médias.

Dénigrement

Dans le même temps, l’espace fait l’objet de discours de dénigrement, de bashing écrivent les anglophones. Ce n’est pas nouveau : déjà en juillet 1969, quelques heures avant le lancement de la mission Apollo 11, des activistes menés par le pasteur Ralph Abernathy, un ami de Martin Luther King, avaient protesté contre le coût du programme lunaire américain évalué à l’époque à plus de 25 milliards de dollars (l’équivalent de 200 à 240 milliards de dollars actuels). Les tracts qu’ils distribuaient à la foule des curieux et des touristes étaient éloquents : ils montraient la misère des minorités aux États-Unis, le peu de progrès de la lutte contre l’inégalité raciale, alors que la course à la Lune, à l’espace et, pourquoi pas demain, vers Mars drainait déjà d’exorbitants budgets.

Aujourd’hui, les arguments du dénigrement des activités spatiales n’ont guère changé ; à leur coût et à l’oubli des affaires terriennes s’ajoutent le souci de l’environnement de la Terre et la pollution des orbites autour d’elle. Il est temps, expliquent ces opposants, de revenir sur Terre, d’oublier les rêves de fuir une planète épuisée, saccagée pour rejoindre des paradis célestes et artificiels. Plus concrètement, estiment-ils, il est temps de poser un moratoire sur le tourisme spatial ou la conquête de Mars.

Le risque est de confondre exploration et conquête, observation scientifique et colonisation

Le dénigrement n’est pas un acte anodin : au-delà de la critique, il sous-entend l’acte de noircir une réputation, de rabaisser, de calomnier une personne, une institution, une activité. Était-ce la volonté d’Abernathy en 1969 ? Est-ce celle de ses héritiers modernes ? Rien n’est vraiment sûr. À l’époque, le militant américain avait finalement ordonné le retrait des manifestants, comme pour reconnaître être dépassé par l’enjeu de l’exploration de la Lune.

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Tels sont de fait l’enjeu et l’intérêt de l’actuel mouvement qui pourrait être qualifié, sans doute trop facilement, de « space bashing ». Nous devons examiner, analyser la signification de l’entreprise spatiale, débutée avec le lancement de Spoutnik en 1957, de ses apports scientifiques et techniques, économiques et politiques.

Mais aussi prendre la mesure de ses ambiguïtés : à bien regarder les projets du NewSpace ou ceux des agences spatiales, le risque n’est-il pas constant de confondre exploration et conquête, observation scientifique et tourisme ou colonisation ?

<span class="caption">Vue d’artiste de la mission Gaia, de l’ESA, qui doit cartographier la Voie Lactée.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.esa.int/var/esa/storage/images/esa_multimedia/images/2004/05/gaia_mapping_the_stars_of_the_milky_way/10200416-8-eng-GB/Gaia_mapping_the_stars_of_the_Milky_Way_pillars.jpg" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:ESA">ESA</a>, <a class="link rapid-noclick-resp" href="http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:CC BY">CC BY</a></span>
Vue d’artiste de la mission Gaia, de l’ESA, qui doit cartographier la Voie Lactée. ESA, CC BY

Il y a 50 ans, en déclarant l’espace bien commun de l’humanité et les corps célestes son patrimoine, le droit spatial n’a pas ouvert l’espace aux activités débridées des Terriens les plus entreprenants ou les plus riches. Il a plutôt, et d’une manière presque prophétique, reconnu et instauré l’idée d’une commune responsabilité vis-à-vis de ce qui reste d’abord la réalisation d’un des plus beaux rêves de l’humanité : celui de s’arracher à la gravité terrestre, de s’approcher des étoiles. Ne dénigrons pas trop vite ce qui a pu nous élever ; demandons-nous plutôt comment poursuivre ce rêve, tout en respectant la communauté humaine à laquelle nous appartenons, la Terre de laquelle dépend notre survie.

Qu’il s’agisse de l’explorer ou de l’exploiter, l’espace se trouve aujourd’hui à la croisée de deux chemins : celui d’une responsabilité commune et partagée et celui d’un individualisme débridé et profiteur. Le choix de la route à emprunter nous appartient ; il n’est pas aisé à faire. Mais, à bien y réfléchir, n’est-il pas celui que nous devrons aussi accomplir pour notre planète Terre ?

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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