L’élection de Joe Biden vue d’Israël

Amélie Férey, Chercheuse en Théorie politique et Relations internationales, Sciences Po
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Plusieurs jours durant, le monde a retenu son souffle, attendant avec fébrilité l’issue du long décompte des voix destiné à désigner le prochain locataire de la Maison Blanche. En Israël, l’impatience était à son comble : l’élection, vécue comme un événement politique d’importance nationale tant ses répercussions pour ce petit État de 9 millions d’habitants sont cruciales, a déchaîné les passions.

Cette année encore, Israël a mérité son surnom de 51e État américain – un État de couleur rouge puisque, selon un sondage réalisé par l’Institut Mitvim à la veille du scrutin, les Israéliens étaient plus de 50 % à souhaiter une victoire de Trump alors que seulement 21 % d’entre eux espéraient voir Biden lui succéder.

Mauvaise nouvelle pour Netanyahou

Largement acquis à la cause de Trump, le pays voit donc avec une inquiétude – modérée – Joe Biden accéder au pouvoir. Celui qui a le plus à perdre du fait de la victoire du candidat démocrate est sans doute le premier ministre Benyamin Netanyahou, qui a fait de son entente avec Trump un argument de campagne majeur lors des trois dernières élections. Début 2019, il n’hésitait pas à placarder dans Tel-Aviv d’immenses affiches exhibant leurs deux silhouettes côte à côte, accompagnées du sous-titre ligua ahereit, « une autre ligue », formule que l’on peut interpréter comme « dans la cour des grands ». Le message était clair : contrairement à son rival Benny Gantz, Benyamin Nétanyahou se targuait de jouer d’égal à égal avec l’Oncle Sam, voire de l’influencer.

La photographie de couverture du compte Twitter du premier ministre israélien montrant les deux leaders se souriant l’un à l’autre alimente les spéculations amusées de la twittosphère : comment trouver le moment opportun pour la changer sans provoquer d’incident diplomatique ?

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Capture d’écran du compte Twitter de Benyamin Nétanyahou, le 9 novembre 2020.

La relation exceptionnellement forte entre les deux leaders s’explique par leurs liens interpersonnels mais, surtout, par une même pratique politique : un exercice solitaire du pouvoir, une polarisation importante du débat public et des attaques en règle menées contre les contre-pouvoirs, qu’ils soient institutionnels ou médiatiques. On constate même une certaine « trumpisation » de Nétanyahou, qui a repris à son compte la posture offensive du 45e président américain lors de ses récentes difficultés (mise en examen pour corruption, accusations de mauvaise gestion de la pandémie de Covid-19). La défaite de Donald Trump est donc aussi, en quelque sorte, celle de Benyamin Netanyahou, dont la proximité avec le milliardaire new-yorkais n’apparaît soudain plus comme un atout mais, au contraire, comme une faiblesse.

Cette forte identification entre Trump et « Bibi », si elle a servi les deux dirigeants, est aujourd’hui vue avec circonspection par l’élite politique israélienne, inquiète du fort clivage entre Israël et la diaspora juive américaine laquelle, en exact miroir des Israéliens, serait à plus de 70 % favorable à Biden selon le centre de recherche Pew. Pour les Démocrates américains, Benyamin Netanyahou s’est rendu coupable de deux péchés capitaux difficilement pardonnables : une relation houleuse avec Barack Obama, leader adoré, et une bromance avec Donald Trump, leader exécré, selon la formule du journaliste Chemi Shalev. Le lien de la diaspora avec Israël se trouve endommagé par le trait d’égalité placé entre Israël, Bibi et Trump.

Rappelons que la communauté juive américaine a historiquement soutenu le mouvement des droits civiques au nom de l’intersectionnalité des luttes contre les discriminations antisémites et racistes, comme le souligne l’intellectuel Michael Walzer. C’est dernièrement la jeunesse juive américaine qui a repris le flambeau en soutenant le mouvement Black Lives Matter contre Trump, et qui se trouve prise à partie par l’ancien président, ce dernier ayant affirmé, lors du sommet de l’Israeli-American Council en 2019, que les Juifs américains n’avaient d’autre choix que de voter pour lui.

Ce problème de positionnement par rapport au sionisme est d’autant plus aigu que l’aile gauche du parti démocrate, et spécialement le « Squad » (Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Ayanna Pressley et Rashida Tlaib), a marqué sa volonté d’une plus grande sévérité de Washington vis-à-vis d’Israël.

Un héritage que Biden ne remettra que partiellement en cause

Outre ces questions de politique intérieure, quel est l’héritage géopolitique laissé par Donald Trump avec lequel Joe Biden va devoir composer ? Le vaincu de 2020 a imprimé à la politique américaine vis-à-vis d’Israël une rupture sans précédent dont il faut prendre la mesure. La reconnaissance, au mépris du droit international, de la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan, le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem ou encore l’aval donné à la colonisation sont autant de dossiers qui ont profondément évolué sous la présidence Trump.

Un retour en arrière sur ces questions est-il possible ? Cette hypothèse semble difficile. Certes, Joe Biden a répété son engagement à poursuivre une solution à deux États pourtant moribonde, et a déclaré vouloir renouer avec les Palestiniens, notamment en renouvelant le financement américain à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), que Trump avait interrompu.

Cependant, il n’y aura probablement pas de retour sur la reconnaissance de Jérusalem comme capitale unifiée et indivisible de l’État hébreu. On imagine mal Biden engager son administration sur l’épineuse question israélo-palestinienne, et ce d’autant plus que Netanyahou comme Mahmoud Abbas sont fragilisés sur le plan intérieur. En outre, l’alignement des intérêts américains et israéliens en matière de critique du droit international n’augure pas d’avancées significatives dans les prochaines années. Les deux États sont sous la menace de la Cour pénale internationale, qui pourrait évaluer les actions d’Israël en tant que puissance occupante en Cisjordanie et son usage de la force militaire dans la bande de Gaza, et qui examine déjà l’action de l’armée américaine en Afghanistan.

Profiter des derniers mois de Trump à la Maison Blanche

Si l’on peut s’interroger sur la pérennité de la « diplomatie du deal » pratiquée par Trump, il laisse à son rival une région mise en ordre de bataille contre l’Iran. Les accords de normalisation passés entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn participent d’une réorganisation stratégique dans laquelle Israël et les monarchies du Golfe sont en mesure de tenir Téhéran en respect. Israël a payé le prix de ce coup géopolitique en acceptant, du bout des lèvres, que son allié américain vende des avions de chasse F35 aux Émiratis.

Dans ce contexte, deux dossiers majeurs doivent être suivis de près durant les deux mois et demi de transition. Premièrement, les Israéliens tenteront d’obtenir du président sortant des engagements sur l’acquisition d’avions de chasse furtifs F22, qui leur permettrait de conserver leur avantage stratégique dans la région et d’accentuer la crédibilité de la menace d’un recours à l’option militaire contre l’Iran. Deuxièmement, la question d’une possible annexion d’une partie de la Cisjordanie, promesse de campagne de Netanyahou subtilement mise sous le tapis lors des négociations sur la normalisation avec les Émiratis et Bahreïn, pourrait également être reposée à très court terme…

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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