L’union des droites est-elle possible ?

Jérôme Pozzi, Maître de conférences en histoire politique, Université de Lorraine
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Dans un ouvrage publié en 1982, René Rémond avait démontré la pluralité des droites, distinguant trois droites : légitimiste, orléaniste et bonapartiste.

Cette grille de lecture, marquée par une approche généalogiste, s’est inscrite dans le temps long, puisque les droites aujourd’hui sont toujours traversées par trois composantes : conservatrice, libérale, autoritaire. Cependant, le cas du positionnement idéologique du Rassemblement national dans le « système rémondien » demeure complexe.

Si le parti de Marine Le Pen s’inscrit dans une tradition autoritaire de la droite nationale, les solutions qu’il propose en matière économique semblent parfois iconoclastes.

De ce fait, le tournant de la « dédiabolisation » a permis au FN, puis au RN, de séduire les classes populaires – qui votaient jusque-là à gauche – notamment dans des régions où les électeurs se sentaient délaissés par la mondialisation, comme le Grand Est ou les Hauts-de-France par exemple, et d’attirer vers lui des classes moyennes déçues par l’UMP, des partisans de la loi et l’ordre.

Ainsi, la thématique de l’union des droites se heurte à la stratégie du « ni de droite, ni de gauche » de Marine Le Pen, qui est convaincue – à tort selon nous – qu’elle accédera à l’Élysée sans passer d’alliance avec les autres droites, ce qui soulève pour les Républicains la question de la direction dans laquelle doit se faire la dynamique unioniste.

Des sensibilités fragmentées dans un champ de ruines politique

Les trois droites rémondiennes sont depuis les années 1990 – le référendum sur le traité de Maastricht en 1992 pouvant être considéré comme une sorte d’accélérateur de particules du processus de dislocation du parti néogaulliste – traversées par de multiples clivages qui participent à sa désunion et qui complexifient la situation : européistes/souverainistes ; girondins/jacobins ; libéraux/étatistes…

En d’autres termes, les forces centrifuges sont plus fortes que les forces centripètes.

Dans ces conditions, réaliser l’union des droites relève de la quadrature du cercle, plutôt que d’un long fleuve tranquille.

<span class="caption">Valérie Pecresse, présidente de la Région Île-de-France, avec Hervé Morien (Les Centrsistes) et l’écrivain Denis Tillinac, à Brives, lors d’un rassemblement pour le mouvement Libres ! le 31 août 2019.</span> <span class="attribution"><span class="source">Diarmid Courreges/AFP</span></span>
Valérie Pecresse, présidente de la Région Île-de-France, avec Hervé Morien (Les Centrsistes) et l’écrivain Denis Tillinac, à Brives, lors d’un rassemblement pour le mouvement Libres ! le 31 août 2019. Diarmid Courreges/AFP

Pour que les droites puissent espérer remporter l’élection présidentielle de 2022, il faudrait réunir trois conditions : un programme, un leader, un contexte favorable.

Pour l’instant, ces trois conditions ne sont pas réunies et aucune d’entre elles, même prise isolément, n’est remplie.

Un logiciel idéologique ancien

Depuis le programme de rupture proposé par Nicolas Sarkozy en 2007, la droite parlementaire semble avoir oublié de mettre à jour son logiciel idéologique.

Ce qui aurait dû être fait après la défaite du chef de l’État, à savoir dresser un bilan lucide du quinquennat 2007-2012, une sorte d’état des lieux des réussites et des échecs, n’a pas été entrepris, sans doute pour ne pas déclencher une guerre de tranchées entre quelques héritiers plus ou moins pressés. Ainsi, la refondation a laissé rapidement la place à la décomposition, avec la guerre interne pour la présidence de l’UMP à l’automne 2012 entre Jean‑François Copé et François Fillon, puis le départ d’un certain nombre de personnalités après l’accession de Laurent Wauquiez à la tête des Républicains en décembre 2017.

En outre, si les prétendants se bousculent pour reprendre le flambeau, au premier rang desquels figurent Xavier Bertrand, Valérie Pécresse et Bruno Retailleau, nul ne semble dans le contexte actuel apparaître comme un leader charismatique, alors que l’électorat de droite a toujours eu besoin d’incarnation – Jacques Chirac en 1995 et dans un style plus clivant Nicolas Sarkozy en 2007 – et de trouver son homme providentiel.

Candidats « hors les murs » ?

Par ailleurs, dans l’histoire des droites, la candidature à la présidentielle passe par la prise en main d’un parti politique ou tout au moins par le fait que celle-ci soit reconnue comme émanant d’un appareil partisan clairement identifié.

En décembre 1976, Jacques Chirac avait fondé le RPR sur les décombres de l’UDR, une organisation qui a été l’instrument de sa candidature à l’Élysée (1981, 1988, 1995), avant que son programme originel ne soit édulcoré dans l’UMP de 2002, au prix de l’union avec le centrisme.

Depuis la campagne d’Emmanuel Macron en 2017, dont la candidature s’appuyait sur une nébuleuse de marcheurs plutôt que sur une vieille maison, comme celle de la rue de Solférino, l’idée a fait son chemin à droite, d’une candidature hors les murs.

Xavier Bertrand a quitté les Républicains (LR) en décembre 2017 et fondé récemment La Manufacture, qualifié sur son site de « laboratoire d’idées du monde réel » (sic.).

Valérie Pécresse a relancé son mouvement Libres ! à l’été 2019 après avoir quitté LR et Bruno Retailleau a repris les rênes de Force républicaine, le club de réflexion politique qui avait été créé par François Fillon, et lancé son application pour smartphone 2022, même s’il demeure membre des Républicains à la différence de ses deux concurrents.

Si tout ceci relève d’une démarche qui est somme toute assez macronienne, pour ce qui a trait aux techniques utilisées pour parvenir à leurs fins, les différences d’approche du scrutin de 2022 entre les prétendants sont nombreuses.

Pour le sénateur vendéen et président du groupe LR au Sénat, il convient de passer par une primaire – car il est persuadé qu’il pourra prendre le parti de l’intérieur comme l’a fait son mentor François Fillon à l’automne 2016 – alors que Valérie Pécresse et Xavier Bertrand considèrent que les élections régionales des 13 et 20 juin 2021, au cours desquelles ils remettront leur mandat en jeu, seront leur véritable primaire.

L’échec de Valérie Pécresse en Île-de-France ou de Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France, ce qui d’après les récentes enquêtes d’opinion semble peu probable, signifierait pour eux la fin de la course vers la présidentielle. En revanche, en cas de victoire, ils bénéficieraient du sacre démocratique et d’une dynamique favorable.

Une union impossible sans programme

Reste à élaborer un programme, même si l’expérience macronienne de 2017 a démontré que les électeurs étaient de moins en moins attachés au substrat idéologique de celui-ci. De plus, la question du programme est étroitement liée à la personnalité et à l’itinéraire des prétendants.

Les différences sont nombreuses entre la droite sociale que prétend incarner Xavier Bertrand, la droite morale que revendique Bruno Retailleau et la droite techno-chiraquienne de Valérie Pécresse. Nous retrouvons là différentes sensibilités héritées du néogaullisme.

Lors de la primaire de la droite et du centre de 2016, les trois principaux concurrents incarnaient également des sensibilités marquées : le légitimiste François Fillon, l’orléaniste Alain Juppé et le bonapartiste Nicolas Sarkozy, même si dans les faits, les frontières étaient plus complexes et perméables qu’à première vue.

Rassembler son camp

D’ailleurs, la question des idées est peut-être plus secondaire à droite qu’à gauche, car cette famille politique est par tradition attachée à la capacité d’entraînement d’un leader plutôt qu’au pouvoir d’attraction d’un corpus idéologique.

Une fois le candidat désigné, il conviendra de « rassembler son camp d’abord, puis de rassembler les Français ensuite » (François Mitterrand). Toutefois, la dynamique de l’union avec des centristes qui sont atomisés en plusieurs groupes parlementaires à l’Assemblée nationale (Agir ensemble, UDI et Indépendants, Libertés et territoires) est un défi de taille, alors que le groupe des députés du Mouvement démocrate (MoDem) s’est rallié à Emmanuel Macron.

Pour le futur candidat de l’union des droites – si tant est que l’union autour d’un candidat soit possible – il faudra impérativement répondre à une question pressante, celle qui relève de la clarification idéologique de sa ligne politique. L’union doit-elle se faire en se tournant vers le centre de l’échiquier politique, afin de permettre le retour d’un certain nombre d’électeurs du centre-droit qui ont rejoint le macronisme, ou poursuivre un processus de droitisation vers les eaux du RN ?

Malédiction des divisions

Pour répondre à cette question, ce qui permettrait peut-être de mettre un terme à l’écartèlement des Républicains entre macronisme et lepénisme, il faudrait d’abord trancher le nœud gordien des différents clivages que nous évoquions précédemment.

Enfin, le principal défi du candidat de droite sera d’accéder au second tour, ce qui semble pour l’instant compromis, à moins que le contexte devienne plus favorable.

Faute d’une ligne claire, d’un leader reconnu comme tel, disposant d’une capacité intrinsèque de rassemblement, sans pour autant renier ses convictions, la droite devra se contenter d’être la spectatrice d’une nouvelle déflagration et perpétuer la malédiction de ses divisions.

À moins que son salut ne vienne de l’extérieur, en adoubant une personnalité charismatique et assez consensuelle capable de rassembler les Français dans un climat de défiance envers le pouvoir politique que la crise sanitaire et ses conséquences sociales n’ont fait qu’amplifier.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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