La bibliothèque du curé Labelle retrouvée

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Depuis plus d’un siècle, les livres appartenant au curé Labelle reposaient, anonymes, au collège Lionel-Groulx, jusqu’à ce qu’une artiste de Sainte-Adèle, Dominique Beauregard, les sorte de l’oubli.

Mme Beauregard est fascinée par le roi du Nord depuis au moins une décennie. Artiste peintre, elle s’inspire du personnage et de son histoire pour créer beaucoup de ses œuvres. En 2016, elle crée même l’exposition itinérante Les Stations du curé Labelle, qui parcourra les Laurentides, de Saint-Jérôme jusqu’à Mont-Laurier, pendant un an et demi.

C’est en 2014, « en lisant une de ses bio-graphies », qu’elle apprend que le curé Labelle aurait légué, dans son testament, sa bibliothèque au séminaire de Sainte-Thérèse, devenu le collège Lionel-Groulx. Et si, se demande-t-elle, les livres s’y trouvaient toujours?

Après en avoir obtenu l’autorisation, Mme Beauregard se rend à « la réserve », accompagnée par son conjoint et une employée du collège. Elle entre dans une grande bibliothèque, chaude, humide et poussiéreuse, où se trouvent des dizaines de milliers de livres vieillis, accumulés par l’établissement au cours des décennies.

« Je me sens privilégiée de pouvoir entrer dans cet endroit. Il y a des livres du 15e siècle jusqu’à aujourd’hui », raconte l’artiste. En explorant les étagères, elle replonge dans l’histoire de la région et croise les personnages qui l’ont façonnée.

Enfin, sa quête porte fruit. Elle trouve quelques livres qui portent soit la signature du curé, soit son exlibris. Mais combien y en-a-t-il?

Mme Beauregard et son complice, André Bérard, vérifieront, un à un, les quelques 50 000 livres de « la réverse », pour y dénicher l’héritage perdu, oublié, dispersé du curé Labelle.

Et le temps presse. Le collège s’apprête à faire du ménage et à « élaguer ». Certains titres seront rapatriés par la Société d’histoire et de généalogie des Mille-îles, à Sainte-Thérèse, d’autres par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

D’autres seront simplement vendus au grand public. « Il ne faut pas qu’ils soient manipulés par n’importe qui. Ce sont des vieux livres! Plus tu les ouvres, plus ils s’abîment », explique Mme Beauregard. Sans compter qu’elle tient à rapatrier ces livres à Saint-Jérôme, comme le souhaitait le curé lui-même.

Après avoir examiné chacun des livres de « la réserve », le duo trouvera finalement 159 volumes de la bibliothèque du roi du Nord. Toutefois, le collège les laissera-t-il partir avec leur butin?

Les livres, sauvés de l’oubli, doivent être cédés à BAnQ, dans un fonds spécial. Mme Beauregard et son complice tentent cependant de convaincre le collège. Ce qu’il reste de la bibliothèque du curé doit plutôt être cédé à Histoire et Archives Laurentides (HAL), à Saint-Jérôme, qui est aussi un centre d’archives agréé par BAnQ.

Le 28 novembre 2019, la décision tombe. HAL aura les livres. La bibliothèque sera rendue accessible aux chercheurs, et un répertoire des livres qu’elle contient sera rendu public. Mais pour l’artiste de Sainte-Adèle, le travail n’est pas terminé.

Elle reçoit chez elle les 10 caisses contenant ce trésor patrimonial. « Ma cuisine a été colonisée par les livres du curé Labelle! » Elle s’attèle à la tâche délicate de les restaurer. Un peu tous les jours, surtout les soirs et les fins de semaine, elle enlève les étiquettes mises par les bibliothécaires, elle recolore discrètement les couvertures tachées par le temps, et elle feuillette avec fébrilité les pages tournées et lues par le curé. « C’est très agréable. Tu te dis toujours, peut-être que je vais découvrir quelque chose de caché dans ces livres. » Cette fois, malheureusement, pas de trésors oubliés.

La pandémie lui donnera le temps d’arrêt nécessaire. La tâche lui prendra 112 heures.

Elle aura aussi beaucoup de plaisir à devenir complice des choix de lecture du colonisateur des Laurentides et de ses quelques annotations.

Certains ouvrages témoignent de sa compassion, comme Histoire des enfants abandonnés et délaissés; d’autres de sa curiosité éclectique, comme des traités sur la géologie, la chimie et l’astronomie; d’autres sont plus… étonnants, comme des ouvrages sur les sociétés secrètes et les francs-maçons.

Mme Beauregard raconte qu’un certain livre sur l’histoire du Canada a les pages particulièrement usées, témoignant de multiples lectures.

Elle a aussi été surprise d’y retrouver plusieurs livres sur la guerre, comme The Battles of the World; or Cyclopaedia of Battles, Sieges, and Important Military Events, ainsi que des ouvrages sur Napoléon et la Révolution.

Bien que les livres soient maintenant restaurés, Mme Beauregard pense déjà à sa prochaine chasse aux trésors. Il existe, selon elle, d’autres livres portant la signature ou l’exlibris du curé, qui circuleraient encore dans la région. À preuve, elle en possédait déjà quelques-uns, avant toute cette aventure, qu’elle avait achetés d’un collectionneur.

Qui sait ceux qui sont passés, avant elle, dans « la réserve »? Qui sait les livres qui en sont sortis, durant d’autres élagages faits par le collège? Mme Beauregard attend maintenant une piste pour retrouver ces livres orphelins.

Simon Cordeau, Initiative de journalisme local, Journal Accès