La danse « en ligne » : une bouée de sauvetage pour les danseurs ?

Cathia Papi, Professeure, CURAPP-ESS, Université TÉLUQ
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<span class="caption">Les cours de danse à distance, sous diverses formes, ont connu une forte croissance depuis le début de la pandémie</span> <span class="attribution"><span class="source">Shutterstock</span></span>
Les cours de danse à distance, sous diverses formes, ont connu une forte croissance depuis le début de la pandémie Shutterstock

Les médias ont fait grand écho des défis soulevés par la pandémie dans les sports et la culture, mais la danse reste la grande oubliée de cette crise. Entre imposer des mesures de distanciation ou mettre la clé sous la porte, les écoles de danse de loisir « ne savent plus sur quel pied danser ».

Le Réseau d’enseignement de la danse (RED) est allé jusqu’à évoquer la possibilité d’une fermeture de 80 % des écoles de danse de loisir au Québec. De fait, depuis le début de la pandémie, la « survie » déjà précaire des écoles de danse et plus généralement celle de tous les danseurs professionnels est en jeu.

Sociologue de formation et professeure spécialisée en formation à distance, je suis également une passionnée de danse. La situation des écoles de danse et l’offre croissante de cours à distance m’ont incitée dès le printemps à réaliser une étude sur le sujet. Grâce à un sondage diffusé sur les réseaux socionumériques, en avril et en octobre, je souhaitais mieux comprendre les impacts de la pandémie sur la pratique de la danse.

Plus de 170 danseuses et danseurs (amateurs et professionnels) au Canada et en France ont répondu jusqu’à maintenant. Un grand constat : les danseuses et danseurs font preuve de belles capacités d’adaptation, mais sont en manque de quelque chose…

Appels à l’aide

La fermeture potentielle des écoles menace le gagne-pain des professionnels de la danse, dont l’activité est étroitement liée à l’ensemble des danseurs amateurs.

C’est ainsi qu’en Ontario comme au Québec, de nombreux danseurs professionnels et amateurs ont invité les gouvernements à les considérer dans les programmes d’aide. Leur souhait a été exaucé. Les écoles auront enfin droit à une aide d’urgence.

Pour autant, ces danseurs se trouvent, depuis le printemps, privés d’un loisir qui occupe souvent une place importante dans leur vie. Dès lors, comment les danseurs professionnels ou amateurs s’adaptent-ils à cette situation ?

S’adapter aux mesures

Les écoles et les professeurs de danse ont mis en œuvre diverses mesures pour donner leurs cours en respectant les consignes d’hygiène et de distanciation sociale.

Plus concrètement, elles imposent le port du masque et la désinfection des mains à l’aide de gel hydroalcoolique entre chaque changement de partenaire, ou encore de respecter la distance entre chaque danseur. Certains vont privilégier les mouvements en solo ou le guidage sans contact.

Comme ce fut le cas dans plusieurs pays lors du confinement de la première vague et comme c’est encore le cas au Québec ou en France, toutes les soirées et tous les cours en salle sont annulés, d’où une forte croissance de la formation à distance.

Une activité populaire

La danse a été fréquemment étudiée par les ethnologues dans bon nombre de sociétés traditionnelles. Elle fait beaucoup plus rarement l’objet de recherches dans le contexte des sociétés modernes.

Notre étude brise une première représentation : celui que la danse serait l’apanage des très jeunes ou des aînés. Il est intéressant de constater, au contraire, que la majorité des répondants au sondage ont entre 30 et 50 ans. Ils vivent davantage en couple ou en famille, ont souvent réalisé des études supérieures et leurs activités socioprofessionnelles sont variées (enseignants, ingénieurs, informaticiens, comptables, psychologues, architectes, cadres, étudiants, retraités, etc.).

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De l’adolescente danseuse de jazz au sexagénaire danseur de boléro, la danse attire un large public. Les répondants au questionnaire pratiquent en ordre de fréquence les danses suivantes : salsa, bachata, danse orientale, west coast swing, tango, kizomba, zouk brésilien, blues, lindy hop, balboa, samba, jazz, hip hop.

Une source de bonheur

Quelle que soit la danse pratiquée, 84 % des répondants présentent cette activité comme une source de bonheur et de joie et 76 % comme une source de bien-être et une occasion de socialiser. Certains précisent que la danse a un « effet thérapeutique » ou qu’elle permet de vivre des « moments magiques ».

Plus largement encore, 86 % déclarent avoir le sentiment d’appartenir à une communauté véhiculant des valeurs « d’entraide, de partage, de respect, d’ouverture d’esprit, d’amitié, et de plaisir ». Ces valeurs s’expliquent par le rapport entre le travail et le plaisir, qui caractérise ce type de loisir. Bien que certains aient naturellement plus de facilité que d’autres, tous doivent faire l’effort d’apprendre à danser. Les danseurs multiplient les heures de cours et de pratique pour se dépasser lors de spectacles ou de soirées, avec différents partenaires.

<span class="caption">Pour plusieurs danseurs amateurs, la danse est plus qu’un loisir, c’est un moyen de socialisation et une source d’entraide. La pandémie a des impacts importants sur leur santé psychologique.</span> <span class="attribution"><span class="source">Shutterstock</span></span>
Pour plusieurs danseurs amateurs, la danse est plus qu’un loisir, c’est un moyen de socialisation et une source d’entraide. La pandémie a des impacts importants sur leur santé psychologique. Shutterstock

Avant la pandémie, 72 % des répondants suivaient au moins un cours de danse par semaine et presque tous les danseurs en couple participaient à des soirées de danse au moins une fois par semaine. Autant dire que depuis huit mois, bon nombre de danseurs sont privés du plaisir partagé d’apprendre, de la complicité entre danseurs, des échanges ou de la fébrilité qui accompagne la préparation d’un spectacle.

L’essor de la danse « en ligne »

Près de la moitié des répondants se sont mis à suivre des cours de danse à distance, dont l’offre s’est considérablement accrue. La variété de cours accessibles en ligne est très vaste. Cela va du cours en direct grâce à la visioconférence à celui sous forme de courtes vidéos présentées sur un site, en passant par divers types d’enseignements synchrones ou asynchrones, gratuits ou payants, sur les réseaux socionumériques ou d’autres sites.

Alors que seulement 18 % des répondants avaient eu l’occasion de suivre un cours de danse à distance avant la pandémie, ils sont désormais 46 %. Parmi les principaux avantages recensés reviennent la flexibilité des cours asynchrones, l’accès à des cours d’enseignants éloignés et l’apprentissage de nouvelles techniques.

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Les inconvénients mentionnés le plus fréquemment portent quant à eux sur les soucis techniques, l’espace restreint à domicile, le manque de rétroaction directe de l’enseignant, l’absence de partenaire (ou de changement de partenaire) pour les danses de couple et, bien sûr, le manque de contact humain et la dynamique de groupe.

Les aspects positifs et négatifs des cours de danse à distance sont très proches de ceux rencontrés dans la plupart des enseignements en ligne. Ainsi, la formation à distance est mieux adaptée aux danseurs aguerris, capables de s’évaluer et progresser de manière autonome qu’aux novices.

Un mode de vie

Même si 41 % des répondants à l’enquête indiquent vouloir continuer à suivre des cours à distance au-delà de la pandémie, la plupart attendent impatiemment le retour des cours en présence et certains arrêtent sans savoir s'ils reprendront un jour.

Quelle que soit la danse pratiquée, 84 % des répondants présentent cette activité comme une source de bonheur et de joie et 76 % comme une source de bien-être et une occasion de socialiser. Certains précisent que la danse a un « effet thérapeutique » ou qu’elle permet de vivre des « moments magiques ».

La danse n’est pas qu’un simple loisir, mais une activité qui implique une hygiène de vie particulière pour de telle sorte que 87 % pratiquent des mouvements de danse, des renforcements musculaires ou des étirements en dehors des cours. La danse occupe généralement les soirées ou les fins de semaine, si bien que l’arrêt prolongé d’une telle activité pourrait entraîner l’oisiveté chez certains.

D’ailleurs, la léthargie s’est emparée de plusieurs danseurs dont les activités ont été bouleversées. La formation à distance et les échanges sur les réseaux sociaux sont des bouées de sauvetage, en attendant que la joie et la passion contagieuses de la danse puissent à nouveau se vivre pleinement.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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