La droite se déchirera-t-elle pour ses idées ?

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Alors que la perspective de l’élection présidentielle de 2022 se fait de plus en plus sentir, et que les campagnes préélectorales sont lancées à droite sans méthode de départage clairement définie, les candidat(e)s de la droite hors et dans les murs tentent d’affirmer leur sensibilité idéologique particulière. Xavier Bertrand se réclame ainsi du gaullisme social, tandis que Valérie Pécresse se réclame d’Angela Merkel et de Margaret Thatcher et qu’Éric Ciotti occupe le créneau de la « droite forte ».

Pour autant, ces tentatives de distinction peinent souvent à se concrétiser dans les programmes, qui ne font souvent apparaître que des divergences superficielles ou formelles. Déjà en 2016, à l’exception des projets de Nathalie Kosciusko-Morizet – à la tonalité moderniste – et de Jean-Frédéric Poisson – à la tonalité conservatrice –, les candidats à la primaire de la droite et du centre semblaient se distinguer bien plus par leur ethos et leur parcours politique que par leurs idées.

La question se pose donc de savoir quel est l’état de la diversité idéologique de la droite française à l’heure où celle-ci semble plus éclatée que jamais depuis la création de l’Union pour un mouvement populaire (UMP, fondé en 2002), tantôt tentée par le macronisme, tantôt par le dialogue avec l’extrême droite, et souvent coincée dans un inconfortable entre-deux stratégique d’où elle attend des jours meilleurs. Surtout, peut-on véritablement identifier des points de désaccord substantiels qui viendraient compliquer le rassemblement tant espéré par Les Républicains ?

Immigration, sécurité et identité : un accord radical

Il était encore possible, il y a cinq ans, d’identifier au sein de la droite des différences d’appréciation significatives au sein du tryptique immigration-sécurité-identité qui fit les grands jours du quinquennat Sarkozy. L’UMP, devenue entretemps Les Républicains (en 2015), se distinguait alors entre ceux qui souhaitaient continuer et approfondir les accents droitiers encouragés jadis par Patrick Buisson, et ceux qui y voyaient une dérive ayant mené à la défaite de 2012. C’est ainsi que l’on vit émerger le thème de « l’identité heureuse » porté par Alain Juppé, mettant en avant la tolérance aux différences et l’acceptation des immigrés – une différence certes plus formelle que substantielle, mais qui suscita de vive critique en « naïveté » de la part de ses adversaires de l’époque.

Depuis, l’intéressé a quitté son parti et la politique, et les discours avoisinant ceux de l’extrême droite à propos de l’immigration et de la sécurité (voire du lien entre les deux) est devenu une constante parmi les barons de la droite. La première partie du projet européen des Républicains, intitulée « Europe frontière », propose ainsi de délocaliser le traitement des demandes d’asile hors d’Europe, de ramener systématiquement les bateaux de migrants en Afrique ou encore de dénoncer le Pacte de Marrakech signé par la France en 2018, en ce qu’il « encourage l’immigration et promeut le multiculturalisme ».

Aujourd’hui, les divergences sur les questions identitaires, migratoires ou sécuritaires demeurent bien maigres, même entre les cadres de la frange dite « modérée », comme Valérie Pécresse, et ceux de la frange dite « dure », comme Laurent Wauquiez. Si ce dernier avait effectivement mécontenté nombre de Républicains durant sa présidence, c’était moins pour ses positions sur l’immigration – sujet auquel il avait rapidement consacré une convention thématique – que pour sa rhétorique susceptible de faire fuir les électeurs de la droite la plus anti-lepéniste, comme l’illustre l’épisode du tract « Pour que la France reste la France ».

Du reste, son éviction en juin 2019 n’a rien changé à la ligne du parti en la matière, tout comme l’importance des thématiques identitaires dans les discours des potentiel(le)s candidat(e)s de droite.

Un consensus culturel plus ou moins bruyant

Les questions culturelles ont indubitablement représenté un aspect important du discours de la droite durant le quinquennat Hollande, de l’adoption du mariage pour tous aux soupçons d’inclination anti-avortement de François Fillon. La droite a alors eu l’opportunité de descendre dans la rue pour s’opposer férocement aux projets de la gauche, rappelant les grandes heures de l’opposition au PACS ou à la loi Savary.

Ces sujets ne représentent-ils est vrai pas une occasion pour la droite de se diviser, comme cela avait été le cas durant le vote de la loi Veil en 1974 : à quelques exceptions près – comme les cinq députés LR ayant voté pour le récent projet de loi relatif à la bioéthique – la droite française s’affirme très largement comme conservatrice, et n’a pas manqué de donner de la voix à ce marqueur fort de distinction vis-à-vis de la gauche.

Néanmoins, si le quinquennat d’Emmanuel Macron a été l’occasion d’une flambée des polémiques médiatiques sur l’écriture inclusive, « l’intersectionnalité » ou « l’islamogauchisme », la question de la préservation de l’ordre social et moral n’a plus autant été mise en avant par la droite, en raison aussi bien de la timidité réformatrice d’un gouvernement qui compte dans ses rangs nombres d’anciens LR, que du faible potentiel électoral que représentent finalement ces sujets au-delà du noyau dur de la droite conservatrice.

La montée de la problématique écologique

A contrario, l’écologie a représenté un sujet de plus en plus important pour la droite, qui en avait fait jusque-là une quantité négligeable – si l’on excepte un aparté au milieu des années 2000, entre Charte et Grenelle de l’Environnement. Or, suite au score inattendu des écologistes aux européennes de 2019 et aux actualités climatiques de plus en plus menaçantes, Les Républicains ont accéléré leur transition programmatique, avec deux conventions sur l’écologie en un an (une sur la pollution et la préservation de l’environnement, l’autre sur le réchauffement climatique) et un livret programmatique des députés LR.

Le véritable changement réside dans la place qu’a pris la thématique écologique dans le discours des Républicains : celle-ci est devenue pleinement fonctionnelle quand le parti a décidé de ne plus « simplement » contester aux écologistes le monopole de l’écologie, et a plutôt opté pour une approche plus conflictuelle défendant une l’écologie raisonnable et raisonnée contre une écologie « punitive », « totalitaire », « gauchiste » et catastrophiste. En opposant une écologie propre de droite à une écologie de gauche, LR peut ainsi faire de l’environnement un marqueur de distinction à mettre en avant dans son expression publique.

Le sujet est néanmoins trop « neuf » à droite pour susciter des divisions internes. Peut-être qu’à l’avenir s’opposeront une tendance « techno-optimiste » voyant dans le progrès scientifique la porte de sortie de la crise climatique, et une tendance « conservatrice-romantique » centrée sur la préservation des terroirs et la méfiance vis-à-vis de la modernité. Mais pour l’instant l’écologie de droite est largement marquée par un consensus autour du maintien du nucléaire, de la sobriété énergétique et des innovations technologiques, résumé par la formule de la « croissante verte ».

Europe, la fin du casus belli

L’Europe a pendant longtemps été le motif majeur des disputes idéologiques au sein du pôle de droite, scindé entre souverainistes attachés au souvenir du général De Gaulle, à l’instar de Philippe Séguin et de Charles Pasqua qui menèrent la campagne contre le traité de Maastricht à droite, et les partisans de la construction européenne, dont furent Valéry Giscard-d’Estaing et Edouard Balladur. Le refus de tout partage de souveraineté et le protectionnisme économique et culturel apparaissaient alors également comme une lutte pour la revendication d’un patrimoine idéologique déjà largement affaibli par le tournant (néo)libéral de la droite post-gaulliste.

La donne semble avoir depuis bien changé. La retraite politique de Seguin et l’aventure ratée d’une novelle mouture pour le RPF de Pasqua ont marginalisé le souverainisme au sein de la nouvellement créée UMP, soutenant un Jacques Chirac désormais définitivement acquis à la construction européenne.

En 2005, 90,8 % des adhérents votèrent en faveur de la motion de soutien au Traité établissant une Constitution pour l’Europe, emmenés par un Nicolas Sarkozy alors euro-enthousiaste, qui fit d’ailleurs passer le traité sous une forme modifiée en 2007 en dépit du précédent rejet du référendum.

Difficile certes d’affirmer qu’aujourd’hui aucune tête ne dépasse concernant la question européenne. La gestion de la crise financière par l’Union européenne et ses dissensions internes n’ont pas manqué de susciter une certaine défiance alimentée par Marine Le Pen lorsqu’elle était à la tête du FN, et l’épouvantail fédéraliste n’a pas négligé de faire son trou à droite. Pour autant, le parti parvient à un compromis en 2019 autour de la double souveraineté française européenne, manière de préserver les capacités d’action de la France sans renoncer au projet politique européen.

Malgré les différences de registre, il apparaît donc peu probable que la droite se déchire sur la question européenne.

De nouvelles données

Difficile a priori d’être plus consensuel à droite qu’à propos des questions économiques. Scindée dans les débuts de la Ve République entre gaullistes étatistes et républicains libéraux, la droite a depuis largement convergé vers un modèle libéral et économe, favorable à la réduction de la pression fiscale et averse à la régulation étatique de l’économie – même si la France n’a jamais compté parmi les pays les plus libéraux sur le plan économique. Florence Haegel explique ainsi en 2017 :

« Si l’on examine les propositions programmatiques des différents candidats aux primaires présidentielles de la droite, on constate non seulement que les questions économiques ne permettent pas de les distinguer mais que les post-gaullistes se révèlent parfois les plus libéraux ».

Or, les choses ont changé depuis. Ainsi, la victoire d’Emmanuel Macron et de La République en Marche a incarné un libéralisme sûr de lui – réalisant par exemple la suppression de l’impôt sur la fortune (ISF) que n’avaient pas entrepris les gouvernements Fillon – et obligeant Les Républicains à trouver matière à se distinguer pour ne pas apparaître « à la traîne » du gouvernement.

Par ailleurs, l’inefficacité de la stratégie de droitisation – qui a échoué à faire diminuer le score du Front/Rassemblement national depuis 2012 - a été pour certains la preuve que la solution pour récupérer ses électeurs ne réside pas seulement dans les questions d’immigration et de sécurité, mais aussi dans des réponses concrètes à l’anxiété sociale et à l’absence de perspectives d’avenir réjouissantes.

La crise du coronavirus a aussi mis en lumière les conséquences des politiques austéritaires mises en place par la droite sur les services publics (notamment hospitaliers) et souligné ainsi la fragilité de certaines populations face aux aléas.

Enfin, l’émergence d’une nouvelle génération de parlementaires ou de cadres locaux n’ont pas été impliqués dans l’élaboration desdites politiques austéritaires que la droite a largement continué de défendre pendant le quinquennat Hollande, divisant un peu plus les troupes.

On a ainsi pu voir le jeune secrétaire général du parti Aurélien Pradié demander à ce que l’on « interroge » le libéralisme au début de la pandémie, rapidement rabroué par l’ancien ministre de l’Économie, Éric Woerth, qui craint que la tentation du « laxisme » sur les questions budgétaires.

Certes, la droite n’est pas près d’abandonner de sitôt son objectif de baisse des dépenses publiques ou sa volonté de favoriser avant tout l’activité des entreprises privées. En la matière, les propositions des candidat(e)s de la droite « sociale » et de la droite « libérale » varient d’ailleurs fort peu. Pour autant, les remises en question de la doxa économique de la droite, bien que fragmentaires, ne sont pas rares, à l’instar de la proposition d’une hausse significative des salaires par Guillaume Peltier ou l’appel à « abandonner la pensée bruxello-budgétaro-néolibérale » par Julien Aubert. La droite ne sera sans doute jamais collectiviste, mais elle pourrait progressivement douter de la capacité de la droiture budgétaire, de la politique de l’effort et du moins d’État à préserver son socle électoral.

À droite, la bataille des sensibilités et de personnalités, plus que des idées

Ainsi, il est fort peu probable que les questions idéologiques soient un obstacle à un quelconque rassemblement des leaders de la droite, particulièrement si Les Républicains parviennent à organiser une méthode de sélection basée sur la conciliation formelle ou informelle des différentes « sensibilités » de la droite modérée, marquées par des références historiques préférentielles ou des registres lexicaux spécifiques.

Plus encore qu’en 2016, ce qui se profile sera une bataille des personnalités, avec chacune l’image personnelle qu’elles souhaitent mettre en avant et les sujets sur lesquels elles entendre mettre l’accent. Comme l’écrivait déjà Pascal Perrineau en 2016 avant les précédentes primaires, « les divergences programmatiques entre les différentes composantes de la droite classique et du centre restent modestes » et « les électorats potentiels des divers candidats partagent les mêmes credo », sortes de passages obligés pour qui souhaite faire consensus au sein de sa famille politique.

Loin du principe du « winner-takes-all » que peuvent laisser entrevoir les primaires, le ou la candidat(e) de la droite ne pourra, quelle que soit la manière dont il ou elle sera désigné(e), imposer à ses coreligionnaires plus qu’un style et un ethos visant à habiller un projet idéologique déjà largement déterminé, et ce même inconsciemment.

L’auteur réalise sa thèse sous la direction de Florence Haegel.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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