La musique rap est toujours aussi misogyne. Est-ce possible de la changer ?

Sylvie Genest, Professeure, Université du Québec à Montréal (UQAM)
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<span class="caption">Le rapper américain DaBaby se produit avec le basketteur de la NBA Shaquille O&#39;Neal au Shaq&#39;s Fun House à Miami, le 1er février 2020.</span> <span class="attribution"><span class="source">Photo AP/Lynne Sladky</span></span>
Le rapper américain DaBaby se produit avec le basketteur de la NBA Shaquille O'Neal au Shaq's Fun House à Miami, le 1er février 2020. Photo AP/Lynne Sladky

La « révélation de l’année » aux Grammy Awards de 2021 est une rappeuse : Megan Thee Stallion. La jeune femme de 26 ans est devenue la première artiste de rap à remporter le prestigieux trophée. Ses paroles de chansons sont crues, mais elles marquent la volonté des femmes de reprendre le contrôle dans cette industrie réputée pour sa misogynie.

Ayant eu moi-même une carrière musicale professionnelle et universitaire en création, mes recherches puisent à la fois dans les domaines de l’art, des sciences de l’esprit et de la communication. Dans cette triple perspective, les questions de la violence faite aux femmes et de la socialisation des jeunes femmes à la violence par le biais d’œuvres de culture populaire sont au centre de mes préoccupations.

Le rappeur « cobra »

Dans les années 1990, le psychologue John Gottman et ses collaborateurs avaient développé, sur la base d’une étude empirique, une typologie de l’homme violent. Ce modèle est particulièrement intéressant en raison des images frappantes qu’il met en place pour différencier deux types d’agresseurs : le pit-bull et le cobra, qui se distinguent par des marqueurs physiologiques et psychologiques.

De ces deux types, le cobra est nettement le plus dangereux tout en étant le plus difficile à identifier. Cet agresseur exerce une violence relationnelle motivée par son puissant désir de pouvoir et de contrôle sur sa partenaire. Ses tactiques d’emprise psychologique sont subtiles, ses méthodes de résolution de conflit sont déloyales et son jeu de manipulation est souvent invisible pour sa victime.

<span class="caption">Le rappeur américain Kendrick Lamar lors des MTV Video Music Awards 2017, qui se sont tenus au Forum à Inglewood, aux États-Unis, le 27 août 2017.</span> <span class="attribution"><span class="source">Shutterstock</span></span>
Le rappeur américain Kendrick Lamar lors des MTV Video Music Awards 2017, qui se sont tenus au Forum à Inglewood, aux États-Unis, le 27 août 2017. Shutterstock

Le cobra est antagoniste, antisocial et, conséquemment, il a des problèmes avec la loi. Ses comportements criminels prennent toutes sortes de formes et sa violence s’observe à l’intérieur comme à l’extérieur de son couple. La violence qu’il exerce en ciblant sa partenaire peut être létale, aboutissant dans ce cas au suicide quand ce n’est pas à l’assassinat de sa conjointe.

Pour se faire une idée de ce qu’est un homme de type cobra, on peut compter sur la représentation qu’en donne le rappeur américain Kendrick Lamar dans DNA, une vidéo musicale où il incarne cet homme qui agit sans compromis, motivé par le sexe, l’argent et le meurtre :

« I just kill shit ‘cause it’s in my DNA I got millions, I got riches buildin’ in my DNA I got dark, I got evil, that rot inside my DNA I got off, I got troublesome heart inside my DNA »

Attirer les clics

Ce qu’on sait peu à propos du rap et de l’industrie de la musique, c’est que leurs créateurs puisent dans les différentes théories des archétypes de la personnalité pour s’inspirer.

Selon une analyse des pratiques courantes d’écriture et de production des 100 premières chansons du Billboard, publiée en 2017, de tous les modèles que les artistes masculins choisissent d’incarner, c’est l’archétype du « lover » qui occupe la plus grande place (40 %). Il devance de plusieurs points d’autres archétypes comme celui de l’explorateur (16 %), du guerrier (13 %), du sage (13 %) ou d’autres figures, comme le vilain ou le rebelle, inspirées par les travaux de Carl G. Jung en psychologie analytique.

Lire la suite: Podcast : Ce que le rap dit de notre société

Pour s’attirer le jeune auditoire féminin, un segment de marché des plus rentables, une bonne stratégie consiste à miser sur l’identité du « lover boy ». L’image de tombeur et la prestance masculine attirent les clics. La prolifération des « boys band » en fait l’apologie.

Le rap et la mode

Les rappeurs n’échappent pas à cette logique de la séduction, malgré leur image de hors-la-loi et de durs. Les rapports entre le rap et la mode ne sont pas étrangers à ce désir d’intéresser les jeunes filles à un genre musical qui se veut plutôt viril.

Or si on peut comprendre que les artistes musicaux, tous styles confondus, préfèrent miser sur l’archétype qui se vend le mieux pour construire leur notoriété publique et leur richesse personnelle, on peut aussi se demander comment le rap parvient à conjuguer l’identité du lover avec celle du vilain ou du rebelle, une figure beaucoup plus explicite dans ce contexte de création.

Comment faire tenir le discours de l’amour dans le cadre d’une idéologie protestataire incarnée par des rappeurs dont les « motifs conceptuels de résistance, de défi à la société, de violation des normes et des interdits culturels » s’expriment dans un vocabulaire fort dégradant pour les femmes ?

Gagner ses galons

Le rappeur torontois Drake sortira dans les prochaines semaines un album très attendu intitulé Certified Lover Boy. On peut se demander par qui ou quoi cet album est « certifié » ? Est-ce par une industrie qui promeut des chansons obscènes, sexistes et dégradantes pour les femmes ?

Le texte de la chanson Shot for me, est assez révélateur à cet égard. La chanson a été visionnée 39 millions de fois depuis sa sortie. Ce texte n’est pas pour les cœurs sensibles. On y trouve de tout.

Du « mansplaining »

« I can see it in your eyes, you’re angry Regret got shit on what you’re feeling now »

Du narcissisme :

« Bitch I’m the man Don’t you forget it »

De la dégradation et de l’avilissement des femmes :

« The way you walk, that’s me The way you talk, that’s me The way you’ve got your hair up, did you forget that’s me ? And the voice in the speaker right now, that’s me And the voice in your ear, that’s me »

De la soumission par l’humiliation :

« First I made you who you are, then I made it And you’re wasted with your ladies Yeah I’m the reason why you’re always getting faded »

Or les millions de visionnements pour cette vidéo ne sont rien à côté des deux milliards de personnes qui ont consommé, en ligne, la chanson Love the way you lie du très riche rappeur américain, Eminem :

« If she ever tries to fuckin’ leave again, I’m just gonna tie her to the bed and set this house on fire »

L’industrie a une responsabilité

Reconnaître que l’industrie du divertissement de masse – et particulièrement l’industrie de la musique – n’ait pas de responsabilité politique, sociale ou éducative à l’égard des jeunes gens n’enlève rien au fait qu’elle détient sur la société un grand pouvoir de modélisation de l’inconscient.

<span class="caption">La rappeuse Megan Thee Stallion, est la première femme a avoir remporté le trophée «Révélation de l'année» aux derniers Grammy Awards.</span> <span class="attribution"><span class="source">Shutterstock</span></span>
La rappeuse Megan Thee Stallion, est la première femme a avoir remporté le trophée «Révélation de l'année» aux derniers Grammy Awards. Shutterstock

Si on veut éviter que les rappeurs cobras se « reproduisent », il faudra peut-être avoir le sang froid des mangoustes et descendre dans la fosse pour s’attaquer à leurs œufs.

Faut-il censurer ces œuvres ? Les dénoncer davantage ? En interdire l’écoute à la maison ? Ce sont des questions que les gouvernements, les médias, les éducateurs et les parents se sont peut-être déjà posées. Toutefois, des solutions aussi radicales que la censure ne sont pas plus acceptables qu’applicables dans un monde qui défend la liberté d’expression et qui reconnaît la complexité des enjeux que porte cet idéal.

L’une des solutions envisageables émerge du milieu musical lui-même, alors que des créateurs innovants offrent au « gangsta rap » américain l’alternative d’un hip-hop conscient qui dénonce les inégalités sociales et la violence.

Une autre voie consiste à inciter les jeunes auditrices à user de leur jugement lorsqu’elles consomment les œuvres que l’industrie culturelle prépare à leur attention, et ce, quelle que soit la largeur du fossé entre « All I have to do is dream » et « Hey, we want some pussy ». Et si elle continue de foisonner, toute cette production musicale pourrait à tout le moins servir à des fins de sensibilisation.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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