La République islamique d’Iran à l’épreuve de l’élection présidentielle américaine

Clément Therme, Chercheur post-doctorant au sein de l’équipe « Nuclear Knowledges » du Centre de recherches internationales (CERI), Sciences Po
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Au-delà du discours médiatique triomphant en République islamique sur la « décadence morale » des États-Unis sous l’administration Trump, l’élection présidentielle américaine se trouve au cœur de toutes les attentions en Iran.

Une partie de l’establishment de la République islamique espère clairement une défaite de Donald Trump car celle-ci pourrait donner lieu, à terme, à la levée de certaines sanctions américaines contre l’Iran. Toutefois, la République islamique se garde bien d’afficher sa préférence pour Joe Biden et de se confronter ouvertement à Washington, de crainte que de telles prises de position de sa part ne favorisent le président sortant.

L’Iran comme élément de la politique intérieure américaine

D’après un sondage de la Iran Students Polling Agency Poll, la population iranienne estime en majorité (56,6 %) que l’élection américaine aura un impact sur la situation en Iran et qu’une victoire de Biden serait préférable (36,7 %) à un second mandat de Donald Trump (8,6 % seulement considèrent qu’une réélection de Trump serait positive pour l’Iran).

Sur le plan financier, on observe des fluctuations de la valeur de la monnaie iranienne, le rial, en fonction de l’évolution de la santé du président américain. Le paradoxe de la République islamique est donc que ce régime obsessionnellement anti-américain dépend largement de la vie politique aux États-Unis pour sa santé économique. La stratégie de l’administration Trump a réussi à asphyxier une bonne partie de l’économie iranienne qui a connu une récession de près de 12 % sur les deux dernières années. Mais l’appauvrissement des classes moyennes ne signifie pas pour autant que la chute du régime serait proche.

On dit souvent que la politique des États-Unis vis-à-vis du Moyen-Orient relève avant tout de la politique intérieure américaine, même si ces débats sont largement passés au second plan durant la campagne électorale. Ainsi, en Arabie saoudite, on redoute que la politique régionale de Biden, s’il venait à être élu, soit déterminée par la volonté de faire l’inverse de ce qu’a fait Trump, et que le rapprochement avec Riyad accéléré par l’administration Trump soit relégué au second plan.

En Iran, où l’on a été profondément marqué par l’assassinat extrajudiciaire de Ghassem Soleimani en janvier 2020 et par la sortie des États-Unis de l’Accord sur le nucléaire signé en juillet 2015, on juge que se montrer ferme envers Téhéran est un moyen commode pour Trump de marquer des points auprès de son électorat, et l’on espère donc qu’il quittera la Maison Blanche.

Le dossier nucléaire

En matière nucléaire, la politique extérieure américaine apparaît de plus en plus comme un facteur favorisant la prolifération – et ce, plus particulièrement depuis le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018. Avant, les stratégistes occidentaux craignaient plutôt une tricherie possible de la République islamique, la soupçonnant de chercher à se doter discrètement de l’arme nucléaire en contournant ses engagements vis-à-vis de la communauté internationale. In fine, ce sont les États-Unis qui ont quitté l’Accord sur le nucléaire, ce qui risque de compliquer un futur nouveau compromis diplomatique entre Téhéran et Washington. De son côté, l’Iran s’efforce de réduire ses engagements sans pour autant assumer ouvertement une intention de fabriquer des armes nucléaires. Il est très compliqué pour Téhéran de se détacher de ses obligations nucléaires internationales tout en prouvant que son programme est pacifique.

Le discours de Washington sur la « menace nucléaire iranienne » permet aux États-Unis de renforcer leurs relations avec les pays de la région face à une menace commune. L’administration Trump a largement instrumentalisé à cette fin la méfiance que suscite la République islamique auprès de bon nombre de ses voisins. Le principal facteur à l’origine du rapprochement israélo-arabe a été tout aussi bien la crainte inspirée par le régime politique révolutionnaire de la République islamique que le risque de guerre entre l’Iran et les États-Unis.

Le fait que l’Amérique n’ait pas répliqué après l’attaque des installations pétrolières saoudiennes en 2019 a notamment suscité une réflexion stratégique aux Émirats arabes unis. Ce qui les a poussés à se rapprocher de la première armée régionale, c’est-à-dire d’Israël – d’autant qu’Israël a une forte capacité d’influence au Congrès américain. Des pays comme le Qatar ou les Émirats arabes unis peuvent « investir » sur l’allié régional des États-Unis pour essayer de se rapprocher de Washington et se rassurer face à ce qu’ils perçoivent comme les ambitions hégémoniques de la République islamique au Moyen-Orient.

À chaque période d’escalade, chaque fois que la République islamique reprend son programme nucléaire, des opérations clandestines sont effectuées en Iran par les services secrets américains et le Mossad pour détruire les installations nucléaires.

Dans le même temps, les sanctions économiques sont de plus en plus fortes. Dix-huit banques iraniennes viennent d’être sanctionnées, ce qui complique le commerce dit humanitaire avec la République islamique. Si bien que l’on peut, en cas de réélection de Trump, basculer vers un affrontement armé. De plus, la crise économique qui sévit en Iran pourrait pousser Téhéran à accroître les tensions militaires régionales pour assurer la survie du régime, en utilisant le sentiment nationaliste pour faire oublier son incompétence économique. Avec une administration Biden, le risque de conflit armé s’éloignerait en raison d’une stratégie plus fine permettant d’éviter une confrontation tous azimuts avec le régime iranien.

Les intérêts des entreprises occidentales… et de la Chine

En matière d’hostilité entre l’Iran et l’Occident, il est à craindre que la politique de « pressions maximales » ait des conséquences durables. Téhéran sait que, sans règlement global du conflit avec les États-Unis, les entreprises européennes ne reviendront probablement pas rapidement investir en Iran. Lors de la conclusion de l’Accord sur le nucléaire de 2015, l’objectif iranien était de tisser des liens forts avec des multinationales européennes pour amoindrir l’hostilité anti-iranienne en Occident. Cela n’a pas fonctionné parce que l’Administration Trump a détricoté le nouveau cadre juridique mis en place par l’Accord de 2015.

La déception des grandes entreprises, qui avaient consacré beaucoup de temps et d’argent au marché iranien, pourrait donc retarder un éventuel retour en Iran pendant plusieurs années. De l’autre côté, la perspective de normalisation économique ne sera pas populaire au sein des élites de la République islamique au cours des prochaines années en raison de la déception qu’a provoquée le retour des sanctions économiques américaines, à partir du mois de mai 2018, date du retrait de Washington de l’Accord de 2015.

Par ailleurs, on peut anticiper, dans l’hypothèse d’une réélection du président sortant, une accentuation du rapprochement sino-iranien, les deux pays envisageant déjà la mise en place d’un partenariat de vingt-cinq ans. En effet, la Chine est engagée dans une confrontation avec l’administration Trump et un second mandat de ce dernier l’inciterait sans doute à approfondir sa stratégie de construction d’un réseau d’ententes avec les adversaires de Washington.

La possibilité d’une nouvelle ère ?

Quoi qu’il en soit, l’installation ou non d’une nouvelle administration américaine ne doit pas faire oublier que l’anti-américanisme militant est un choix de politique interne en République islamique et que l’hostilité institutionnalisée est une constante de la stratégie du Guide Ali Khamenei depuis 1989 – et ce, quel que soit le résident de la Maison Blanche.

Pour envisager une nouvelle ère pour les relations irano-américaines, un aggiornamento idéologique dans le sens d’un dépassement idéologique de l’héritage khomeiniste semble une condition préalable et indispensable à toute future normalisation diplomatique entre Washington et Téhéran. Cette perspective semble néanmoins s’éloigner en raison de l’incapacité des forces politiques « modérées » en République islamique à construire un partenariat économique durable avec les États européens.

L’extraterritorialité des lois américaines a signé l’échec de la stratégie du Guide suprême, qui a cherché à diviser les Occidentaux en laissant les « modérés » développer une politique économique ouverte aux investissements européens. Aussi la construction d’un nouveau partenariat économique entre l’Iran et les États européens dépend toujours du bon vouloir de Washington et seule une administration Biden pourrait souhaiter que les alliés européens jouent à nouveau le rôle de junior partner de Washington pour éviter une confrontation militaire avec la République islamique.

En revanche, en Iran, la perspective de l’élection présidentielle de 2021 pourrait conduire les plus conservateurs à développer un projet de politique étrangère encore plus clairement orienté vers l’Est (la Chine) et le Nord (la Russie), abandonnant l’idée d’une réforme à l’intérieur et d’un dialogue avec Washington sur le plan international. Cependant, les impératifs de survie économique devraient à plus long terme pousser la République islamique à trouver un nouveau compromis avec l’Occident pour éviter un effondrement économique du pays.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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