LA ROUTE DES SAUVAGES, UN LIEU DÉPASSÉ?

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LA ROUTE DES SAUVAGES, UN LIEU DÉPASSÉ?

Début octobre, alors que le Québec s’indignait de la mort tragique de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, quelqu’un est allé rebaptiser la route des Sauvages à Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup : une affichette manuscrite, sur laquelle on peut lire « Route des Premiers Peuples », a été apposée sur l’écriteau indiquant le nom de cette voie. À côté, une banderole « Le racisme tue » a été déployée.

« Le racisme, le pillage et le meurtre des peuples autochtones font partie intégrante de l’histoire coloniale des soi-disant «Québec» et «Canada» », indique un communiqué envoyé au Mouton Noir par une certaine Caroline Lebel, qui n’a pas répondu à notre demande d’entrevue. « Ce racisme se retrouve dans de nombreuses sphères de la société, dont la toponymie. L’utilisation du terme «Route des Sauvages» en est un exemple flagrant et totalement inadmissible, surtout dans le contexte actuel. Nous interpellons le conseil municipal et exigeons qu’une réelle réflexion soit faite sur la portée coloniale de notre occupation du territoire. »

Une recherche sur le site de la Commission de toponymie du Québec permet de constater que plusieurs lieux du Bas-Saint-Laurent utilisent ce terme. Par exemple, on trouve un lac des Sauvages à Sayabec et des ruisseaux des Sauvages à Saint-Donat, Saint-Anaclet, Saint-Narcisse-de-Rimouski ou Amqui. La route des Sauvages, elle, s’étend aussi sur les municipalités de Saint-Épiphane et Saint-François-Xavier-de-Viger.

Dans les fiches descriptives de ces éléments géographiques, la Commission de toponymie explique que les Français ont utilisé le mot « sauvage » dès le XVIe siècle « pour désigner tout autochtone qui vit sur le continent et les îles. Ce dernier est jugé, selon les normes européennes de l’époque, comme primitif, non civilisé, et ce, même si la survie des premiers colonisateurs des Amériques a dépendu en grande partie du savoir-faire des autochtones. »

LA TOPONYMIE N’EST PAS FIGÉE

« Pendant toute la période de la colonisation européenne et jusqu’au milieu du XXe siècle, même si des préjugés négatifs persistent à l’endroit des peuples autochtones, l’appellation Sauvage ne sera généralement pas perçue comme injurieuse au Canada », précise la Commission. On imagine aisément des débats sans issue entre ceux qui veulent une toponymie plus respectueuse des Autochtones et ceux qui appellent à l’indulgence envers la manière de parler des ancêtres. Mais les principaux intéressés ont fait connaître leur position il y a longtemps, toujours selon la Commission de toponymie : « Dans les années 1960, les Amérindiens commencent à affirmer leur identité et ne veulent plus, on le comprend, être appelés Sauvages. »

Dans plusieurs endroits, ce terme a disparu de la toponymie (comme d’ailleurs le fameux « mot en n », dont les 11 occurrences ont été bannies par la Commission de toponymie). À Havre-Saint-Pierre, l’île aux Sauvages est devenue l’île Innu. À Gaspé, on a décidé de remplacer le lieu-dit L’Anse-aux-Sauvages par L’Anse-aux-Amérindiens. Dans ce dernier cas, on a peut-être seulement repoussé le débat à plus tard : le terme « Amérindien », qui n’est qu’une manière alambiquée de dire « Indien d’Amérique », est aujourd’hui rejeté par les Premières Nations. En 2018, il a été évincé des livres d’histoire de 3e et 4e secondaires.

Tous ces changements restent cependant mineurs par rapport à la plus grande purge de la toponymie québécoise, qui fut réalisée au début du vingtième siècle : « On estime que des 15 000 toponymes autochtones qui meublaient encore les cartes géographiques du Québec au siècle dernier, 80 % ont été éliminés de la nomenclature géographique officielle », écrit le géographe et ancien président de la CTQ Henri Dorion. La situation a été quelque peu corrigée depuis les années 1950, et il y a aujourd’hui 12 522 toponymes autochtones au Québec, ce qui représente 9,8 % de la toponymie officielle. Peut-être qu’un jour, celle qu’on appelle aujourd’hui la route des Sauvages sera rebaptisée et les rejoindra…

Rémy Bourdillon, Initiative de journalisme local, Le Mouton Noir