La santé de chacun dépend de notre capacité à prendre soin des autres

Philippe Sabot, Professeur de philosophie contemporaine et sciences humaines, Université de Lille
·7 min read

Affleurant massivement depuis le printemps à la surface des interventions politiques, scientifiques, médiatiques, la référence au sain est devenu l’enjeu d’un discours public, nommément celui de la santé publique.

Dans ce cadre, la Haute autorité de santé (HAS) étend ses recommandations à l’ensemble de la population et délègue l’exercice du contrôle sanitaire et du traitement des malades à l’institution hospitalière.

Dans son principe comme dans sa mise en œuvre, ce discours du sain offre une déclinaison contemporaine intéressante de la biopolitique, telle que Michel Foucault en a établi la ligne directrice dans les dernières pages de La Volonté de savoir (1976) ou encore dans les premières leçons de Sécurité, territoire, population (1978) lorsqu’il évoque l’émergence d’un nouveau pouvoir sur la vie à partir de la fin du XVIIIe siècle.

Le biopouvoir désigne un ensemble de pratiques de régulations de la population investie comme un « corps-espèce » dont les processus biologiques peuvent faire l’objet d’analyses statistiques, de contrôles et d’actions en vue de gérer et de maximiser la vie.

La crise sanitaire révèle en un sens notre appartenance à ce moment biopolitique. Une gestion calculatrice de la vie vise à faire barrage autant que possible à une mort qui signifie son échec et qui marque aussi, dans l’expérience du deuil, la résistance d’une dimension irréductiblement privée aux efforts de déploiement d’une raison publique sanitaire.

La vie, une valeur absolue ?

On comprend alors que, sous cet horizon du sain, le décompte quotidien des victimes du coronavirus ait pu s’imposer comme la dimension paradoxale du contrôle global sur la vie. Il met en évidence le principe d’une « biolégitimité » qui revient à accorder à la vie une valeur supérieure, voire absolue, et à tout mettre en œuvre (« quoi qu’il en coûte ») pour sauver des vies.

Sous couvert de cette biolégitimité, il s’agit en quelque sorte de réinscrire la mort elle-même, comme reste irréductible et inévitable, dans la logique d’une régulation globale de la vie et d’une maîtrise des instruments de prévision et de gestion de la pandémie. La valeur de la vie se trouve ainsi paradoxalement renforcée par la possibilité de la mort, du moins tant que celle-ci reste contenue dans les limites de l’acceptabilité sociale.

Décompter les morts, évaluer les tendances de la contamination et les rapporter aux dispositifs opérationnels susceptibles d’y faire face notamment dans les hôpitaux (le nombre de lits disponibles en réanimation, l’engorgement des Urgences) : toutes ces données constituent les indicateurs d’une biopolitique du sain, mise à l’épreuve et finalement renforcée par l’épidémie.

Des décisions acceptées ou contestées

Si cette logique sanitaire comporte une dimension politique majeure, celle-ci fait toutefois l’objet d’évaluations contrastées par la population comme par les observateurs (politiques, scientifiques, économiques) de la crise actuelle.

Soit l’on accorde aux pouvoirs publics la légitimité de conduire et de renforcer (jusqu’au confinement de l’ensemble d’une population) les contrôles qui permettent de sauver des vies ou du moins de réduire autant que possible les pertes en temps épidémiques.

Soit au contraire on déplore cette emprise globale d’un pouvoir sanitaire qui s’arrogerait le droit, fût-ce au titre exceptionnel d’un « état d’urgence sanitaire », d’investir la vie des gens (en traçant leurs possibles rencontres avec le virus) et de porter atteinte à leur liberté fondamentale de circuler et de se déplacer dans l’espace public.

Soit encore on relève que, malgré les discours qui mettent en avant l’argument éthique de la valeur supérieure de la vie, se dessine, dans l’implicite des décisions politiques et économiques relatives au système de santé, le spectre de l’inégalité des vies. En d’autres termes, la nécessité de faire un choix entre des vies qui valent la peine d’être sauvées et des vies qui comptent moins, et dont le sacrifice pourrait être aussi invisible que les existences sociales de celles et ceux qui les portent.

Soin et vulnérabilités

Quelle place alors accorder au soin dans cet univers saturé par les injonctions de la santé publique et par les demandes sanitaires de la population elle-même ?

Une première réponse à cette question consiste à rappeler que, parmi les activités qui ont persisté et se sont même parfois amplifiées pendant la période du premier confinement, il y a justement les activités liées au soin, entendu au sens large du « care » en tant qu’attention pratique et active au bien-être d’autrui.

Ces activités concernent au premier chef les professionnels de santé, en charge d’accueillir, de soigner ou de soulager les patients.

À lire aussi : Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes en « care »

Mais elles s’étendent bien au-delà des murs de l’institution hospitalière, en englobant les travailleurs sociaux, les aidants ou les infirmier.ères libérales, assurant une forme de continuité des soins et du soin à l’égard des personnes rendues plus vulnérables du fait même du confinement, comme les personnes âgées à domicile.

Les parents eux-mêmes ont souvent pris le relais de l’institution scolaire et contribué au suivi pédagogique des enfants avec le dispositif « Ma classe à la maison ».

Avec son large spectre d’attentions et d’actions concrètes et quotidiennes, le soin renvoie bien à une autre dimension de la crise sanitaire actuelle. Là où la gestion sanitaire de la pandémie répond avant tout à une régulation comptable et centralisée du système de santé et de ses acteurs (en s’appuyant sur la Direction Générale de la Santé et sur le maillage territorial des ARS), le soin renvoie quant à lui à la dimension relationnelle de la prise en charge d’individus singuliers – cette prise en charge allant de l’écoute à l’aide matérielle dans la gestion du quotidien, en passant par l’accompagnement personnalisé des personnes vulnérables, non nécessairement atteintes par le virus, et de leurs proches.

Prendre soin du soin

Le soin apparaît ainsi comme une réponse possible à l’expérience d’une vulnérabilité partagée : celle des vivants malades ou particulièrement exposés à la circulation du virus du fait de leur situation personnelle (personnes âgées, migrants, sans-abris, prisonniers) ; celle des soignants eux-mêmes, à partir du spectre étendu des activités de soin, liées de manière générale au maintien et au soutien de la vie des autres.

Ce partage de la vulnérabilité ne constitue pas seulement le signe de son aggravation en temps de crise sanitaire. Il signifie plutôt la reconnaissance d’une condition de vulnérabilité que des vivants ont justement en partage et qui place leurs existences sous l’horizon d’une commune humanité. Elle se dresse contre le partage des vivants et les logiques d’exclusion qui se fondent sur une hiérarchisation implicite entre des vies qui comptent et des vies précaires.

Soutenir que la crise sanitaire révèle un partage des vulnérabilités dans l’ordre du care (entre ceux qui prodiguent et ceux qui reçoivent du soin) peut s’illustrer suivant un autre registre : celui de la solidarité vécue d’une chaîne du soin qui déborde largement l’hôpital et ses protocoles de prise en charge des patients, mais qui concerne l’ensemble des fonctions sociales et des actions individuelles mettant en œuvre du soin, au sens de la prise en charge du bien-être des autres – et aussi de ce bien commun qu’est la solidarité elle-même.

Le moment de crise que nous traversons montre alors la nécessité de réajuster l’une par rapport à l’autre les deux dimensions du sain et du soin.

Cela implique de ne plus les penser et les activer comme si elles étaient étrangères l’une à l’autre ou comme si elles correspondaient en réalité à des secteurs professionnels différents, complémentaires certes mais strictement hiérarchisés suivant la métaphore guerrière de « lignes » de front successives.

Ces « lignes » ont tendance à répartir les activités avant tout en fonction du risque auquel elles exposent ceux qui les conduisent. Mais elles négligent ou même occultent, sous couvert d’une héroïsation suspecte des soignants en « première ligne », les effets d’invisibilisation ou le déficit de reconnaissance sociale dont souffrent la plupart des acteurs quotidiens du soin.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

Lire la suite: