Comment le bonbon est-il devenu un symbole de la gourmandise enfantine ?

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<span class="caption">Pastilles, cachous, pralines, dragées...Dès le XVIIe siècle, les bonbons se caractérisent par leur variété.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.shutterstock.com/fr/image-photo/colorful-candies-jars-on-table-wooden-277712651" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Shutterstock">Shutterstock</a></span>
Pastilles, cachous, pralines, dragées...Dès le XVIIe siècle, les bonbons se caractérisent par leur variété. Shutterstock

Si la plupart des bonbons multicolores tels qu’on les voit dans les rayons des magasins sont des créations relativement récentes, il s’avère que l’humanité consomme depuis l’Antiquité de petits objets sucrés. D’abord à base de miel, puis de sucre, il s’agit de produits chers quand ils proviennent de la canne à sucre mais qui se démocratisent à partir de l’invention du sucre de betterave au début du XIXe siècle.

Les médecins de l’Antiquité,comme ceux de la Renaissance, avaient constaté le goût prononcé des enfants pour le sucré. Mais ce sont les adultes qui étaient les destinataires essentiels de ces produits, c’étaient eux qui mangeaient les dragées des repas princiers de la fin du Moyen Âge.

La transformation du goût dans l’Europe occidentale de la Renaissance, l’élargissement de la clientèle des sucreries va amener la création d’un métier spécifique, celui des confiseurs, ceux qui savent « confire » le sucre, dont la naissance en France se situe à la fin du XVIe siècle.

Mais peu après naît un nouveau mot français, celui de « bonbon », qui met l’accent sur la relation de l’enfant avec les sucreries. Les autres langues européennes font d’autres choix, celui de la douceur ou de l’action de confire, choix dans lesquels le lien entre l’enfant et le bonbon ne sont pas inscrits, ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas dans la pratique. Examinons donc le cas français.

Une rencontre du XVIIᵉ siècle

Jean Héroard, médecin de Louis XIII enfant, emploie le mot « bon bon » dans son Journal en 1604, pour désigner du sucre rosat (parfumé à la rose) donné en récompense à l’enfant de trois ans : « papa lui donnera du bon bon ». C’est encore un produit médicinal, car l’enfant tousse, et c’est aussi un nom de matière. Mais le mot va entrer dans les dictionnaires, tantôt en deux mots, tantôt en un seul, en précisant qu’il s’agit d’une parole enfantine (Antoine Oudin, 1640, 1645). On en donne « pour appaiser les petits enfans », et on évoque des pignons.

Nous sommes bien là dans l’univers de la gourmandise enfantine, mais la nature de ce que les enfants nomment « bonbon » n’est pas encore bien définie. Pour Pierre Richelet en 1680 comme pour Antoine Furetière en 1690, il s’agit d’un « terme d’enfant » qui désigne de « petites friandises ». Dans ces définitions de dictionnaires, le bonbon ne semble avoir qu’une destination enfantine.

Ce rapport à l’enfance est confirmé par des textes de la même époque, dont celui de Charles Perrault, dans La Belle au Bois dormant (1696), ou la petite Aurore, âgée de quatre ans se jette au cou d’un serviteur pour « lui demander du bonbon ». Dans Finette Cendron de Madame d’Aulnoy (1698), les sœurs de Finette, perdues dans la forêt par leur mère, lui promettent leurs poupées, leurs dînettes « leurs autres jouets et leurs bonbons » si elle les ramène à la maison.

L’alliance des jouets et des bonbons parmi les biens de l’enfant situe ce terme dans la culture enfantine et, plus tard, l’expression « jouets et bonbons » deviendra un syntagme figé, surtout pour évoquer les cadeaux des étrennes.

Regards de médecins et d’éducateurs

Cette entrée du bonbon dans la culture enfantine interroge ceux qui se préoccupent de la santé des enfants et de leur éducation. Le débat entre saccharophiles (qui aiment le sucre) et saccharophobes s’ouvre dès 1606, quand le médecin Joseph Duchesne alerte les gros consommateurs de sucre des conséquences néfastes : cela brûle le sang et fait des dents noires et gâtées.

<span class="caption">Statue à Genève de Rousseau, qui a cité les bonbons dans ses écrits sur l’enfance.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.shutterstock.com/fr/image-photo/genevaswitzerland2908-statue-jean-jacques-rousseau-phylosopher-1166893117" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Shutterstock">Shutterstock</a></span>
Statue à Genève de Rousseau, qui a cité les bonbons dans ses écrits sur l’enfance. Shutterstock

Mais en 1715 l’anglais F. Slare trouve au contraire que priver les enfants des produits sucrés « est une chose très cruelle, sinon même un criant péché ». En France, au XVIIIe siècle, les philosophes sont majoritairement saccarophiles et cherchent à utiliser l’amour des enfants pour les bonbons dans un système de punition/récompense. Rousseau note que l’enfant n’est pas prêt « à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son goûter ». Pour Helvétius, en 1773, l’éducateur doit se servir des désirs enfantins, en utilisant deux moyens pour exciter l’intérêt de l’enfant :

« L’un est l’espoir d’un bonbon ou d’un joujou (l’amusement et la gourmandise sont les seules passions de l’enfance), l’autre est la crainte du châtiment ».

Le bonbon est bien devenu ici le symbole de la gourmandise enfantine. Les livres pour l’enfance et la jeunesse vont, à partir de milieu du XVIIIe siècle, broder sur ce thème dans l’espoir moralisant de réguler la gourmandise enfantine par des historiettes qui décrivent les funestes conséquences qu’elle peut avoir.

Les auteurs n’hésitent pas à faire mourir leur personnage par indigestion de bonbons. Certains auteurs, comme Berquin en 1783, reflètent une position saccharophobe de certains parents qui n’offrent plus de bonbons aux étrennes. Les réticences des parents sont plus grandes que celle des médecins de la fin du XVIIIe siècle, comme Le Breton, en 1789, et Dutrône la Couture, en 1790, qui défendent les bienfaits du sucre. Une institutrice, Mlle Poulain de Nogent se fait en 1787 l’écho de ce débat et cherche un juste milieu :

« Beaucoup de personnes répugnent à donner des bonbons aux enfans ; les en priver, c’est leur ôter l’essence de leurs plaisirs. Les enfans se lassent de leurs joujoux : ils ne se lassent jamais des bonbons. On pourroit faire en sorte de leur en donner peu ; de petits ; mais il est bon de leur en donner, à ce que je crois. Si l’on ne mettoit sur les tables que ce qui est nécessaire à la vie, combien de choses en disparoîtroient ! Les plaisirs innocens ; modérés sont des branches de la vie ; des sources de santé ».

En cette fin du XVIIIe siècle les confiseurs ont rejoint les éducateurs et ils ont intégré le mot bonbon dans leur vocabulaire ce dont prend acte le Dictionnaire de l’Académie en 1798 en disant que le mot « bonbon » est un « terme de confiseurs ». De fait, dès le début du XIXe siècle la « bonbonnerie » est devenue un secteur reconnu de la confiserie, qui va prendre une extension considérable tout au long de ce siècle.

L’enfant, cible des marchands de bonbons

L’enfant était déjà visé au XVIIe siècle, comme en témoignent Les Tracas de Paris de François Colletet (1666). Dans les rues de Paris avant le Jour de l’an on trouve des marchands vendant « des petits hommes en sucre », des charrettes, des chevaux « Et que sans trouver trop estrange/Un enfant à son déjeuner mange ». Dès cette époque nous trouvons comme bonbons les pastilles, cachous, pralines et dragées.

Au XVIIIe siècle, quand apparaissent les annonces des confiseurs dans les périodiques, on ne manque pas de signaler « des bombons nouveaux » (Ravoisé, « Au Fidèle Berger », rue des Lombards, dans le Mercure de France, 1772) et Pierre Camus, « À la Ville de Verdun », affirme qu’il « vient d’inventer de nouveaux bonbons très délicats, connus sous le nom de pastilles chinoises ; pistaches en chemises » (Almanach Dauphin, 1776).

<span class="caption">Dans le conte de Grimm, la maison de la sorcière que découvrent Hansel et Gretel est une tentation pour la gourmandise enfantine. (Art Postcard – From Efteling, the Fairytale Park).</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.flickr.com/photos/22334690@N07/3877752234" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:- Anton Pieck/Flickr">- Anton Pieck/Flickr</a>, <a class="link rapid-noclick-resp" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nd/4.0/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:CC BY-ND">CC BY-ND</a></span>
Dans le conte de Grimm, la maison de la sorcière que découvrent Hansel et Gretel est une tentation pour la gourmandise enfantine. (Art Postcard – From Efteling, the Fairytale Park). - Anton Pieck/Flickr, CC BY-ND

L’enfant n’est pas spécialement visé, mais Grimod de la Reynière note dans son Almanach des Gourmands de 1804 que le mois de janvier est « celui de la circulation des bonbons » et la rue des Lombards est connue dans toute l’Europe « où il n’est pas un enfant qui ne suce ses lèvres au seul nom de cette rue fameuse ».

Que les bonbons fassent partie des objets de l’enfance est manifeste au moment des étrennes quand on les trouve dans des magasins qui vendent aussi des jouets. C’est le cas dans la boutique du confiseur Jean Joseph Chervain dès 1760, chez Pierre Blaise Mynard à partir de 1784 et dans la première moitié du XIXe siècle, chez Claude Buer dans l’inventaire de sa faillite en 1829, et dans la publicité de Terrier, confiseur à l’enseigne « Aux palmiers », dans un album-revue de l’industrie parisienne (1844) : « Bonbons de toutes sortes que relèvent les parfums les plus délicats… ajoutez à cela une profusion de petits joujoux et de charmantes surprises pour les enfants… ».

Après 1850, la révolution industrielle va toucher aussi bien la fabrication et la vente des jouets que celles des bonbons, et la naissance des grands magasins va modifier le regard porté sur les cadeaux donnés aux enfants lors des étrennes et pour Noël. Les discours médicaux et pédagogiques se précisent et se complexifient, mais c’est une autre histoire du bonbon et de l’enfant qui se construit.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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