Le français se meurt, un pourcent à la fois

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« La situation est catastrophique. » Frédéric Lacroix ne mâche pas ses mots lorsqu’il parle de l’avenir du français au Québec. Et avec raison! Son essai Pourquoi la loi 101 est un échec contient une pléthore de données, de statistiques et de graphiques pour appuyer ses dires.

Tenez-vous-le pour dit : cet ouvrage est touffu, recherché et écrit dans un style académique. Mais si vous cherchez un regard approfondi, détaillé et chiffré sur les tendances linguistiques du Québec et leurs causes, vous serez comblé… et alarmé.

Par exemple, l’auteur y présente une étude de Statistiques Canada, publiée en 2017, qui prévoit que les francophones ne représenteront que 69,0 % de la population du Québec en 2036 : un recul de 9,9 % par rapport à 2011. Mais lorsque l’auteur se met à disséquer ces données, on s’aperçoit qu’il s’agit en fait d’un scénario optimiste, et que la chute pourrait être encore plus rapide et brutale.

« J’ai écrit ce livre pour sensibiliser. C’est un constat, mais aussi un appel à l’action. Il faut faire quelque chose », insiste M. Lacroix.

Si le français a pu se maintenir si longtemps au Québec, c’est dû en grande partie à la surfécondité des francophones (relativement aux anglophones). Lorsque le taux de natalités a ralenti, dans les années 1970, le Québec a adopté la Charte de la langue française (loi 101) pour faire contrepoids.

Mais la loi 101 est insuffisante. « On est au courant de la situation depuis une vingtaine d’années. » Le chercheur donne pour preuve un rapport de Josée Legault, fait à la demande de Jacques Parizeau et déposé en 1996, qui constatait déjà les signes du recul du français. « La dynamique était déjà en place. Ça fait presque 25 ans, et… rien ne s’est passé depuis. Le public a fermé les yeux », déplore M. Lacroix.

Entre 2001 et 2016, le français langue maternelle est passée de 81,4 % à 78,0 %. Il s’agit d’un recul sans précédent de 3,4 % en à peine 15 ans. Sans compter que le poids démographique des francophones n’était jamais passé sous les 80 % depuis que le Canada fait des recensements, en 1871.

L’autre partie du problème, c’est la sous-francisation des allophones. Seulement 55 % d’entre eux choisissent le français comme langue d’intégration.

Au cœur du problème, selon M. Lacroix, se trouve le surfinancement des institutions anglophones, comme les cégeps, les universités et les hôpitaux, au détriment des institutions francophones. Par exemple, 19 % des places d’étude disponibles au collégial et 25,4 % à l’université le sont dans des institutions anglaises, alors que les anglophones ne représentent que 8,1 % de la population.

« Les ressources qui sont investies de façon massive à Montréal, non seulement elles anglicisent les allophones, mais il faut que tu les prennes ailleurs. »

Aujourd’hui, la situation est critique. La tendance est lourde, et changer sa trajectoire est de plus en plus difficile. « Si on avait fait quelque chose il y a 20 ans, peut-être qu’on ne serait pas dans cette situation. Mais comme on a tellement tardé, il faut prendre des mesures costaudes, faire des choses qu’on ne veut pas faire. »

Il donne l’exemple des cégeps, qu’on pourrait soumettre à la loi 101. Cette mesure fait controverse depuis longtemps, et Simon Jolin-Barrette, ministre responsable de la Langue française, y avait ouvert la porte… avant que François Legault ne la referme immédiatement. « Mais, selon moi, même cette mesure serait insuffisante. »

Bref, plus on attend, plus les francophones perdront en poids démographique, mais aussi politique et économique. « Et 15 ans, c’est généreux même. »

Simon Cordeau, Initiative de journalisme local, Journal Accès