Le potentiel pétrolier du golfe dans la mire d’une entreprise québéco-albertaine

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Une entreprise québécoise à numéro, mais contrôlée par deux sociétés albertaines, convoite le potentiel pétrolier de sites situés au large de la Basse-Côte-Nord, a dévoilé Le Devoir la semaine dernière.

L’entreprise 9161-7795 Québec inc., présidée par l’Albertain Russell Duncan, détient depuis plus de 20 ans huit permis d’exploration totalisant 1507 km2. Deux des permis se trouvent tout près du Banc Beaugé, à l’est de l’Île d’Anticosti, déclaré « réserve de territoire aux fins d’aire protégée » en 2020 par le gouvernement provincial et considéré comme « refuge marin » par le fédéral, ce qui n’empêcherait pas des forages pétroliers d’y avoir lieu.

Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, a indiqué que le gouvernement Legault n’avait aucune intention de lever le moratoire instauré il y a plusieurs années sur les activités liées aux hydrocarbures, qui rend impossible l’exploration et l’exploitation pétrolière et gazière dans le golfe Saint-Laurent.

Toutefois, Québec et Ottawa n’ont jamais définitivement établi que ces activités étaient interdites. Le gouvernement provincial ne peut pas non plus supprimer les permis possédés par l’entreprise 9161-7795 Québec inc., puisque « nous vivons dans une société de droit. Il y a des permis qui sont détenus par certaines entreprises. Et la meilleure façon de régler cette problématique, c’est de négocier avec ces compagnies pour qu’elles cèdent leurs droits, comme ça a été fait sur d’autres territoires », a affirmé M. Charette.

Advenant des négociations menant à des compensations pour l’entreprise, la facture risquerait d’être salée pour Québec. L’exemple des montants versés aux entreprises partenaires du projet Hydrocarbures Anticosti est évocateur : 20,5 millions de dollars pour Pétrolia, 19,5 millions pour Corridor Resources et 16,2 millions pour Maurel Prom, entre autres. De plus, s’il n’offre pas de dédommagements financiers pour les claims, le gouvernement s’exposerait à des poursuites pour « expropriation » de la part de l’entreprise québéco-albertaine.

Selon des relevés aéroportés exécutés par l’entreprise Sky Hunter Exploration, que dirige aussi Russell Duncan, les trois zones couvertes par ses permis contiendraient environ 2,3 milliards de barils de pétrole.

Levée de boucliers généralisée

Le préfet de la municipalité régionale de comté (MRC) Golfe-du-Saint-Laurent, Randy Jones, s’est rapidement élevé contre le projet d’exploration pétrolière dans le golfe, à l’instar de son homologue de la MRC de Minganie, Luc Noël. L’Association des pêcheurs de la Basse-Côte-Nord s’y oppose également, soulignant que « les zones visées par les permis d’exploration représentent jusqu’à 75 % des ressources de homard et de crabe » en entrevue avec la radio communautaire CJTB de Tête-à-la-Baleine.

Selon le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), les activités liées aux hydrocarbures auraient des répercussions sur l’écosystème du golfe. « De manière générale, la mise en place d’une plateforme de forage provoque des effets à long terme sur la zone marine alentour, tels que la fragmentation de l’habitat, la pollution chimique, la dégradation de la qualité de l’eau ou encore l’augmentation du trafic maritime et des risques de collisions », écrivait la biologiste et journaliste Laure Marandet dans un article paru dans le magazine Baleines en direct du GREMM.

Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, estime « impératif » que le Québec se dote d’un cadre juridique pour empêcher que des compagnies pétrolières viennent zieuter du côté du golfe du Saint-Laurent. « Présentement, il y a un moratoire qui empêche toute exploitation pétrolière et gazière dans le Saint-Laurent, mais pour combien de temps? », questionne-t-il.

La députée de Manicouagan, Marilène Gill, a quant à elle exprimé une vive inquiétude vis-à-vis les intentions de la compagnie québéco-albertaine et critique la gestion d’Ottawa à cet effet. « Alors que nos pêcheurs doivent se restreindre dans leurs méthodes de pêches et participent aux efforts de conservation, le gouvernement libéral contourne les évaluations environnementales pour accélérer l’exploration pétrolière et gazière dans ses propres refuges », fait valoir l’élue bloquiste.

Le gouvernement fédéral a récemment autorisé 40 forages exploratoires en eaux profondes au large de Terre-Neuve et aboli du processus d’évaluation environnementale pour les projets d’exploration pétrolière en milieu marin.

Laurence Dami-Houle, Initiative de journalisme local, Le Portageur