Comment le stoïcisme peut nous aider à innover de manière responsable

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Statue en bronze de Marc-Aurèle, place du Capitole à Rome. Copie moderne d'un original romain du IIe siècle ap. J.-C., aujourd'hui conservé au Palais Neuf, musées du Capitole. Wikipédia, CC BY

Quelle vision aurions-nous de Marc Aurèle si nous n’avions pas ses Pensées ? Dès sa prise de pouvoir, l’empereur fait face à la recrudescence des guerres sur tous les fronts. Pour lui, régner consiste surtout à tenter de colmater les brèches dans les frontières d’un Empire immense et attaqué de toutes parts. Il combat, il tue, son règne se signale notamment par des violences à l’égard des chrétiens qui subissent d’importantes persécutions.

Dans le même temps, il déploie une œuvre législative importante, et ouvre les premières chaires de philosophie. Pierre Grimal souligne que les historiens antiques et actuels sont quasi unanimes pour louer le personnage ; sans nier les difficultés de son règne, ils admettent la grande rigueur morale du personnage. D’une certaine manière Marc Aurèle, c’est la spiritualité, la complexité et la responsabilité en actes. Mais aurions-nous ces propos élogieux si nous ne connaissions pas ses Pensées ?

Cela nous invite à nous interroger sur la façon dont nous pensons le stoïcisme aujourd’hui. Dans quelle mesure la pensée du stoïcisme antique s’accordait-elle avec l’activité des stoïciens eux-mêmes ?

Qu’est-ce que penser le stoïcisme ?

Penser le stoïcisme, c’est d’abord le comprendre. Lorsqu’on dit « être stoïque », il faut entendre « un comportement qui dénote une fermeté inébranlable, une grande impassibilité devant la douleur, le malheur, etc. » C’est un premier axe pour commencer à penser le stoïcisme aujourd’hui. Il y a toutefois un autre axe, celui d’un stoïcisme peut-être plus technique, d’un abord moins évident.

Car le stoïcisme est avant tout une ontologie qui comprend les divisions de l’être et les incorporels ; la logique bien sûr avec la rhétorique, la dialectique, les propositions ; la théorie de la connaissance où sont questionnés les enjeux de vérité et certitude ; la physique qui se divise en trois axes : le monde, les éléments, la recherche des causes ; enfin l’éthique, avec les désirs et les aversions.

Cet aspect du stoïcisme est, du moins d’un point de vue de l’homme du commun souvent relégué ou négligé et cela peut poser problème : peut-on penser le stoïcisme sans en connaître la totalité ou a minima avoir une vision d’ensemble de ce qu’est le stoïcisme avec la logique, l’éthique, l’ontologie, la physique ? Il semble légitime de nous demander si penser le stoïcisme n’est pas, aujourd’hui, dans la sphère commune, une affaire d’arrangements, de sélection. On « fait son marché » dans le stoïcisme avec toutes les limites que cela peut poser. Cela d’ailleurs se démontre une forme de vulgarisation du stoïcisme dans les domaines du développement personnel par exemple – du coaching aux psychologies comportementales en passant par les philosophies en entreprises. Nous sommes en droit de poser la question : est-ce encore penser le stoïcisme ? Cela serait ennuyeux car pourrait signifier que le seul endroit de penser « correctement » le stoïcisme serait alors dans le domaine académique et universitaire.

Les trois topoï

Peut-être aurions-nous préférablement à nous interroger sur les types ou axes du stoïcisme qu’il serait pertinent de penser au regard de son utilité pour l’espace contemporain, à l’instar de Marc Aurèle qui dans l’Antiquité faisait un usage de la sagesse stoïcienne pour faire face à ses difficultés.

Pour y réfléchir, je propose de revenir rapidement sur cette sagesse stoïcienne en m’appuyant sur les Entretiens d’Épictète lorsqu’il évoque le travail de l’âme en précisant une tripartition des fonctions de l’âme, trois topoi destinés à ce travail.

La première fonction est la discipline du désir : renoncer à désirer ce qui ne dépend pas de nous.

La deuxième fonction se rapporte à la tendance et à l’action : ne pas se laisser entraîner par des désirs désordonnés, grâce à la maîtrise de soi, des passions qui nuisent au comportement de l’individu.

La troisième correspond au bon usage des représentations ; il s’agit de la discipline de l’assentiment qui nous invite à la rectitude de la pensée et de la parole dans notre jugement.

Cette structure se retrouvera de façon méthodologiquement identique dans les Pensées de Marc Aurèle comme l’a bien souligné Pierre Hadot. Ces trois topoi sont prescrits comme le « poignard », l’enrichidion, ou encore la boîte à outils. Ils sont facilement accessibles, mémorisables, doivent être à tout moment présents à l’esprit et toujours disponibles comme un poignard si l’on est agressé et que l’on doit se défendre. Il est fondamental de se les remémorer en son âme, continuellement, même en période sans trouble pour pouvoir les exercer. C’est ce que l’on nomme un exercice spirituel.

Ce qu’il y a de fondamental ici, c’est le caractère éminemment pratique, tourné vers l’action du stoïcisme.

Une philosophie en actes

La présentation des trois topoi nous oblige en effet à souligner qu’il semble impossible de penser le stoïcisme sans une mise en œuvre, sans une pratique. En conséquence, penser le stoïcisme aujourd’hui doit être fait selon cette même approche. D’ailleurs, peut-il en être autrement ?

L’acte de « philosopher » ne peut prendre réalité qu’avec les deux versants que sont théôria et praxis. Depuis Platon, souligne Juliusz Domanski, il y a une communis philosophorum opinio qui nous dit que, pour être un vrai philosophe, certes il est important de savoir comment il faut mener sa vie, mais il est tout autant indispensable de vivre en plein accord avec ce savoir : « La vie du philosophe, son comportement, sa personnalité constituent ainsi l’accomplissement de la notion complète et intégrale de la philosophie. ».

Théôria et Praxis sont en effet les deux dimensions tout à fait indissociables des exercices spirituels, même si la pratique est ce qui prédomine logiquement puisque l’enjeu in fine est de savoir quelle est la meilleure façon de se comporter. Ce qui une nouvelle fois questionne la philosophie universitaire. D’ailleurs la philosophie est moins une forme discursive qu’un mode de vie, ainsi que l’a lancé Socrate, à qui lui demandait la définition de la philosophie : « Au lieu de la dire, je la fais voir par mes actes. »

Ainsi pour comprendre la philosophie antique en général, pour penser le stoïcisme en particulier, il est nécessaire de considérer le philosophe selon trois axes, expose Hadot : le philosophe vivant au sein de son École, le philosophe vivant dans la Cité, le philosophe vivant avec lui-même. Il convient en conséquence d’examiner autant le statut juridique des Écoles, par exemple, que leurs organisations. Il convient de s’interroger sur la manière de professer du philosophe et son rôle en dehors des cours, quels étaient les liens entre l’écrit et l’oralité, quelle place avait le disciple, quelle liberté de paroles, etc. Il faut en outre regarder les rapports entre l’École en question et son rôle dans la Cité, les rapports entretenus ou non, quelle part politique est exercée. C’est aussi chercher à comprendre les réelles influences des philosophes sur les concitoyens. Changent-ils la manière de vivre de certains, ont-ils une influence sur les mœurs ?

Des philosophes aux prises avec le réel

En résumé, il est indispensable de regarder la biographie des maîtres stoïciens, et d’ailleurs, nous nous apercevons qu’ils sont de plain pied dans des enjeux du quotidien et même, ce qui peut surprendre, très proche de la gestion des affaires. Car si Epictète était esclave et Cléanthe porteur d’eau ; Zénon, fondateur du stoïcisme a hérité d’une fortune considérable de la part de son père et surtout qu’il ne manqua pas de faire fructifier, nous savons par exemple qu’il fit naufrage à l’occasion d’une traversée entreprise pour exporter de la pourpre phénicienne à Athènes. Sénèque est un magistrat, prêteur, enseignant, précepteur, Cicéron, homme d’État, avocat bénévole, multipropriétaire fréquente les milieux d’affaires, plaçant ses surplus de trésorerie ou empruntant chez le banquier.

Il investit parfois par l’intermédiaire de ses banquiers, ainsi dit-il : « deux de mes boutiques sont tombées ; les autres menacent ruine, à tel point que non seulement les locataires ne veulent plus y demeurer, mais que les rats eux-mêmes les ont abandonnées. D’autres appelleraient cela un malheur, je ne le qualifie même pas de souci, ô Socrate et vous philosophes socratiques, je ne vous remercierai jamais assez !… En suivant l’idée que Vestorius m’a suggérée pour les rebâtir, je pourrai tirer par la suite de l’avantage de cette perte momentanée ».

La pensée stoïcienne en action dans l’espace contemporain

Si le stoïcisme a été pensé dans l’Antiquité par des philosophes qui étaient aussi des hommes d’affaires, des politiciens ou des guerriers comme Marc Aurèle, ne devrions-nous pas imaginer un stoïcisme qui soit pleinement dans l’action, connecté au quotidien ?

Certes, le quotidien d’aujourd’hui n’est pas celui de l’Antiquité : le travail et la technique, l’espérance de vie et la mondialisation, les droits et les devoirs républicains nous offrent un environnement différent et c’est peut-être là qu’il nous faut revoir ou repenser le stoïcisme.

L’activité économique nous semble un terrain particulièrement pertinent. L’intérêt du stoïcisme dans l’Antiquité, mais cela peut-être vrai pour d’autres philosophes antiques est l’articulation pensée/action comme nous l’avons souligné. Or il semble que cette articulation justement dans les domaines économiques soit absente et n’est pas sans conséquence.

Plus exactement il se trouve des actions, des propositions, des initiatives pour ne pas dire des innovations où il semble flagrant que la pensée soit absente. Que ce soit : l’intelligence artificielle, le « big data », le séquençage de l’ADN, les modifications sur le génome humain par exemple, où se trouve la pensée philosophique permettant d’avoir sur ces sujets un point de vue stoïcien, éminemment précieux ? Où se trouvent les éléments des topoi qui pourtant seraient tout à fait pertinent ? Il y a peu de temps une équipe de chercheurs chinois est parvenue pour la première fois à modifier le génome d’embryons humains viables, où se trouvent le discours et l’acte philosophiques face à ces enjeux qui changent de manière paradigmatique l’espèce humaine ? De quoi s’occupe aujourd’hui la philosophie stoïcienne ? N’y a-t-il pas un entre-soi amateur de la philosophie stoïcienne déconnecté de la cité ? Et lorsqu’elle est pertinente et rigoureuse où prend-elle la parole ? À l’université ? C’est-à-dire seulement auprès de jeunes disciples, quid du reste de la population et par exemple des inventeurs, innovateurs, investisseurs qui bouleversent notre existence ? N’est-il pas impératif que ces pensées réinvestissent le champ du quotidien, l’espace du citoyen ?

Nous savons que du fait des innovations, des populations et espèces animales disparaissent. Le développement massif des technologies, des produits, des biens de consommation courante ou non, a une conséquence directe sur l’épuisement des ressources naturelles. Sans conteste il y a une dégradation de l’atmosphère, des sols, des océans à cause de l’activité humaine, de la recherche permanente de la croissance économique.

Face à cet état des lieux ne devrions-nous pas renoncer à désirer ce qui ne dépend pas de nous ? Ne devrions-nous pas nous laisser interroger sur les désirs désordonnés, adopter la maîtrise de soi, revoir nos passions qui nuisent au comportement de l’individu ? Enfin songer au bon usage des représentations, à cette discipline de l’assentiment qui nous invite à la rectitude de la pensée et de la parole dans notre jugement et repenser à nouveaux frais les topoi

Nous ne pouvons nous extraire du monde si nous voulons penser le stoïcisme aujourd’hui. Ou bien, si nous nous en extrayons, comme philosophe, c’est pour mieux y revenir. Enracinée et éprouvée dans le réel, la philosophie stoïcienne permet de relever la tête et de se demander pourquoi nous faisons ce que nous faisons.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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