Comment les droites ont redécouvert la nature

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La France « garantit la préservation de l’environnement et de la diversité biologique et lutte contre le dérèglement climatique ». Tel aurait pu être le nouveau principe inscrit dans l’article premier de la Constitution, si l’Assemblée nationale et le Sénat s’étaient accordés sur sa formulation, et que le texte avait pu être soumis à référendum conformément au projet de l’exécutif.

Au lieu de cela, le Sénat a été, ces dernières semaines, le terrain d’une bataille rangée entre le centre et la droite – ou, diront certains, entre deux droites : au centre, le gouvernement et ses soutiens voulaient inscrire l’environnement dans la Constitution et ainsi concrétiser l’engagement pris par Emmanuel Macron devant la Convention citoyenne pour le climat ; à droite, les sénateurs Les Républicains (LR) se sont opposés au terme « garantir », trop contraignant à leurs yeux, et ont conduit l’exécutif à renoncer à son projet de réforme constitutionnelle.

Cette bataille rangée a mis en lumière les divergences profondes qui traversent la droite et le centre dans leur rapport à l’écologie.

Historiquement, d’ailleurs, l’écologie politique telle que nous la connaissons aujourd’hui naît à gauche de l’échiquier politique, dans les années 1960, avant de se diffuser notamment au Parti socialiste (PS) et d’engendrer des alliances telles que la Gauche plurielle (Verts, Parti socialiste, Parti communiste) en 1997. Pour autant, à la même époque, la droite n’est ni insensible ni hermétique aux enjeux environnementaux, parfois au prix de contradictions flagrantes.

Redécouvrir la nature

Ainsi, dès 1970, le président Pompidou s’inquiète-t-il de « l’emprise de l’homme sur la nature » dans son discours de Chicago, alors que dans le même temps il promeut l’expansion économique et veut adapter la ville à la voiture.

La préoccupation environnementale à droite se lit également au niveau local : Michel d’Ornano, ministre de l’Environnement et candidat giscardien aux élections municipales dans la capitale en 1977, annonce ainsi « un programme vert pour Paris » (dans Protection et renouveau pour Paris, n° 5, 28 février 1977).

En cette fin des « Trente Glorieuses », la société française prend conscience du défi écologique et la droite de gouvernement semble suivre le mouvement. Elle traduit d’ailleurs cette préoccupation nouvelle en politiques publiques, depuis la création du ministère de l’Environnement en 1971 jusqu’aux différentes lois environnementales adoptées sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing.

Sous la présidence de Jacques Chirac, le ralliement de la droite à la cause environnementale se précise.

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »

Celui-ci est symbolisé par la formule choc que Jacques Chirac prononce lors du Sommet de la Terre de Johannesburg, en 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. »

Conseillé par Nicolas Hulot (alors journaliste), Jacques Chirac confirme cette tendance durant son second mandat, lors duquel est adoptée la Charte de l’environnement, de valeur constitutionnelle. L’écologie semble désormais faire consensus à droite comme à gauche et, en 2007, les principaux candidats à la présidentielle signent le Pacte écologique proposé par Nicolas Hulot.

Il y a cependant, entre les discours favorables à la préservation de l’environnement et les actes, un pas que les responsables de droite se sont parfois exemptés de franchir.

Le quinquennat de Nicolas Sarkozy est, de ce point de vue, un cas emblématique : alors que les premiers mois de la présidence semblent marquer « un tournant doctrinal », à travers notamment l’organisation en 2007 du Grenelle de l’environnement, le volontarisme des premiers temps laisse rapidement la place à une attitude beaucoup plus timorée, nombre de recommandations du Grenelle ne se traduisant pas en réalisations concrètes.

Il émane de cette période l’impression d’une ambiguïté fondamentale dans le rapport entretenu par la droite à la question écologique.

Une droite conservatrice rétive à l’écologie

En réalité, un clivage au sein de la droite de gouvernement se dessine à partir de cette période. Il est nettement visible au moment de transcrire les engagements pris lors du Grenelle de l’environnement dans le projet de loi qui en est issu : alors que Jean-Louis Borloo, ministre de l’Écologie avec le rang de ministre d’État, et Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État à l’Écologie, se font les avocats d’un texte ambitieux, ils doivent faire face à une vive opposition sur les bancs de la majorité, tant au Sénat qu’à l’Assemblée nationale.

Or, devant la division de son propre camp, Nicolas Sarkozy choisit celui des détracteurs de l’écologie lorsqu’il explique, au Salon de l’agriculture de 2010 que « toutes ces questions d’environnement […] ça commence à bien faire ».

La droite conservatrice se détourne alors ostensiblement de l’environnement, notamment en raison d’un électorat peu porté sur ces questions. Ce refus de l’écologie va jusqu’à frôler le climatoscepticisme, ce dont témoignent les déclarations de Nicolas Sarkozy visant à minorer la part anthropique du réchauffement climatique, en 2016.

Sans nécessairement atteindre cette extrémité, l’aile « dure » de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), puis de LR, rejette avec force « l’écologie idéologique », incarnée à ses yeux par les Verts et par la gauche, et lui préfère une « écologie du bon sens », aux contours et au contenu volontairement indéfinis et peu contraignants.

Par ailleurs, dans cette fraction de la droite, l’argument écologique est parfois désormais utilisé pour justifier des positions conservatrices en matière de bioéthique plutôt que pour développer un discours sur la préservation de l’environnement. C’est ce que l’on observe chez François-Xavier Bellamy, tête de liste LR aux européennes de 2019, hostile à l’extension de la PMA aux couples de femmes.

Un centre davantage porté sur l’écologie

À l’inverse de cette droite conservatrice qui décide d’ignorer l’écologie ou d’en redéfinir le sens, la droite modérée semble quant à elle plus soucieuse d’acclimater la notion au sein de son logiciel idéologique. Parmi les anciens ténors de la droite sarkoziste, on peut identifier une poignée de personnalités atypiques, dont celles, déjà citées, de Jean-Louis Borloo, qui avait participé à la fondation de Génération Écologie en 1990, ou de Nathalie Kosciusko-Morizet, seule candidate à mettre en avant l’écologie lors de la primaire de la droite en 2016. On peut leur adjoindre, à certains égards, la figure d’Alain Juppé.

Aujourd’hui, l’environnement n’est pas totalement absent de la frange modérée de LR, mais il y fait figure de question marginale. En réalité, c’est surtout dans les formations centristes que l’attrait pour l’écologie s’avère palpable.

Le Mouvement démocrate (MoDem), lancé en 2007 après la rupture de François Bayrou avec Nicolas Sarkozy, s’ouvre ainsi très tôt à l’écologie en promettant de « déclarer l’urgence » climatique et environnementale. Il accueille d’ailleurs quelques transfuges issus des Verts, comme Jean-Luc Bennahmias ou Yann Wehrling.

Plus encore, La République en Marche (LREM), mouvement composite puisant ses références idéologiques tant à gauche qu’à droite, affiche dès sa création des prétentions élevées en matière environnementale. Pendant la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron promet ainsi « un nouveau modèle de croissance » et rallie des personnalités issues de l’écologie politique, comme François de Rugy, Barbara Pompili, ou Matthieu Orphelin, trois ex-militants d’Europe Écologie Les Verts (EELV).

Une fois élu, il parvient à nommer Nicolas Hulot, un visage bien identifié dans l’opinion, ministre de la Transition écologique et solidaire. Le président de la République se permet même un coup d’éclat quelques semaines après son élection, avec la formule « Make Our Planet Great Again », lancée à la suite du retrait américain de l’accord de Paris sur le climat, en juin 2017.

Ce détournement du slogan trumpiste « Make America Great Again », qui bénéficie d’un retentissement international, évoque alors chez certains une filiation avec le discours de Jacques Chirac à Johannesburg. La même année, devant la communauté internationale réunie pour la COP 23 à Bonn, Emmanuel Macron confirme sa vision de l’écologie comme « l’un des combats majeurs de notre temps ».

L’interdiction de la production d’hydrocarbures sur le territoire national, la promulgation du décret d’application de la loi sur la biodiversité votée sous le quinquennat précédent, l’annonce de la fermeture des dernières centrales à charbon d’ici à 2022, ou encore la constitution d’une « Convention citoyenne pour le climat », sont autant de décisions prises en ce sens par la majorité actuelle.

Pourtant, l’action d’Emmanuel Macron se heurte aussi à des critiques et à des difficultés. Ainsi, Nicolas Hulot démissionne en septembre 2018, évoquant les « lobbys » qui l’auraient conduit à « abaisser (son) seuil d’exigence ». Quant à l’association Greenpeace, elle évoque un « bilan catastrophe », reprochant au gouvernement d’avoir, entre autres torts, entériné le CETA, traité de libre-échange avec le Canada.

En réalité, il convient de constater ici le face-à-face entre des conceptions et des définitions de l’écologie profondément divergentes : alors qu’une ONG comme Greenpeace ou un parti comme EELV affirment de plus en plus nettement leur attachement à l’idée de décroissance, comme en témoignent les déclarations de leurs responsables, la plupart des autres acteurs politiques qui développent un discours environnemental, parmi lesquels le PS, le MoDem, ou LREM, misent quant à eux sur l’idée d’une « croissance verte » qui ne renoncerait pas au principe de la croissance économique. L’écologie modérée et graduelle des formations centristes ne peut pas, dans ces conditions, rencontrer l’approbation des premiers.

Quoi qu’il en soit, l’évaluation rétrospective des mesures prises par la majorité actuelle dira, dans les décennies à venir, quel a été leur impact réel.

À l’extrême droite, une réinterprétation identitaire de l’écologie

Pour avoir un panorama complet de l’hémisphère droit de la vie politique française, il conviendrait, pour finir, de dire un mot de la place de l’écologie à l’extrême droite. Or, en la matière, le Front national (FN) puis le Rassemblement national (RN) oscillent entre un souverain mépris pour les considérations environnementales, longtemps assimilées par Jean-Marie Le Pen puis Marine Le Pen à une lubie de « bobos », et une libre réinterprétation des enjeux écologiques selon des critères propres à l’extrême droite.

Cette réinterprétation insiste sur le rejet des grands accords de libre-échange et promeut un « localisme » qui, dans le contexte actuel de développement des circuits courts, pourrait passer pour une idée d’avant-garde alors qu’il plonge ses racines dans la pensée de la Nouvelle Droite des années 1970.

Dès 2017, Marine Le Pen explique ainsi dans son programme que « pour préserver l’environnement, [il faut] rompre avec le modèle économique fondé sur la mondialisation sauvage », ajoutant que « la véritable écologie consiste à produire et consommer au plus près ». Au sein de l’actuel RN, l’essayiste et eurodéputé Hervé Juvin, défenseur d’une « écologie identitaire », est un ardent promoteur de cette vision.

En fin de compte, ce rapide panorama des droites et du centre dans leur rapport à l’écologie dessine une forme de tripartition qui n’est pas sans rappeler la théorie des trois droites, autrefois développée par l’historien René Rémond : une droite légitimiste, réactionnaire par définition ; une droite orléaniste, d’orientation libérale ; et enfin une droite bonapartiste, attachée à l’autorité du chef de l’État. Le rapport des droites et du centre à l’écologie confirmerait-il ce schéma, né au XIXe siècle ?

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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